TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Jean-Marc Sourdillon | Michèle Finck

Publié le :

22 juillet 2026

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577570560 10234889955084063 4310177208197687657 n.jpg FinckPh. Angèle Paoli, « Ce n’est pas un mot
Qui manque au monde/C’est l’amour qui manque »
Michèle Finck in La Ballade des hommes-nuages

« On écrit, me semble -t-il, pour savoir à qui on s’adresse. On écrit mais on ne sait pas à qui on écrit, un peu comme dans un photomaton on ne sait pas à qui on sourit. Quand j’écris, je ne pense pas à l’éventuel lecteur. Ce n’est pas à lui que je m’adresse. Cela, la publication, la lecture, c’est une autre histoire même si, bien sûr, elle vient prolonger, accomplir celle de l’écriture. Quand j’écris, sans bien m’en rendre compte, je me tourne dans l’on ne sert vers où pour reprendre une si belle formule de Rilke, et je m’adresse à on ne sait qui et qui n’est pas n’importe qui. Qui est quelqu’un, quelqu’un de très précis, dont je ne discerne pas ou pas encore le visage. Quelqu’un, comme une grande écoute dans la nuit et dont j’entends la respiration au revers de ce que je dis. Je crois que c’est Alejandra Pizarnik qui a réussi le plus parfaitement à dire cela dans un de ses vers : « Toute la nuit j’écris pour chercher qui me cherche ». Pedro Almodovar dans son film bouleversant, Parle avec elle, raconte l’histoire de deux hommes, deux grands amoureux, dont la vie s’est effondrée parce que la femme qu’ils aiment est dans le coma. L’un, Benigno, est un infirmier un peu singulier, avec une vision, l’autre, Marco (il porte le même surnom que moi), un intellectuel mélancolique un peu perdu. Ils se croisent dans les couloirs de l’hôpital où les deux femmes vivent de leur vie végétative. Le premier, l’infirmier, parle à cette femme allongée, retranchée derrière son corps inerte et son visage éteint, il parle seul dans le silence de cette vie retirée ; l’autre est incapable de le faire, il reste muet à côté de sa femme et souffre atrocement. Benigno apprend peu à peu à Marco à sortir de sa réserve et à « parler avec elle », à s’exposer, à s’avancer seul, sans craindre le ridicule, face au silence de l’autre et, miracle, scandale ou hasard, la vie se remet très mystérieusement à circuler. Il s’agit de cela me semble-t-il dans l’écriture poétique parfaitement figurée à mes yeux dans ce si surprenant film. C’est ce que nous ont appris au tout commencement de notre poésie les poètes du trobar. Je pense au plus exemplaire d’entre eux, Jaufré Rudel, et à sa « chanson de l’amour de loin » que tu évoques dans ton dernier livre, La Ballade des hommes-nuages. Il s’agit dans ce poème, incomparable, d’aller vers celle qui est si loin et qui se dérobe, d’aller en lui parlant pour la rejoindre sans jamais l’atteindre, sans jamais se confondre avec elle. Juste la rejoindre pour être à côté d’elle, avec elle, dans un même lieu, « la chambre du jardin » devenus « palais » grâce à sa proximité ; et alors peut venir « l’entretien fidèle », le temps de la réponse.

Dans le poème terminal des Miens de personne, j’ai essayé de dire tout cela à ma manière (un peu lyrique) :

« On se surprend en train de parler.
Qans le noir, le noir complet. On parle à quelqu’un, tout doucement, quelqu’un
qu’on aime.
Au fond, on le savait, on n’écrit que pour cela : dire à quelqu’un qu’on
l’aime. Qui ? on ne sait pas ; celui à qui on ne saurait, on ne pourrait le dire
autrement. Et surtout pas comme avant, en l’empruntant. Non, d’une autre
façon. Qu’on découvre en même temps que lui, en lui disant. Différente à chaque
fois comme si c’ était nous qui l’inventions. Même si on sait bien que c’est lui qui
nous le fait dire, à sa façon.
C’est à cela qu’on le reconnait. Il ne veut pas des mêmes mots, des mots d’autrefois,
dont on se servait : « bonjour », « manger », « dormir », « accueille-moi dans
ta maison ». C’est pour cela qu’on écrit et qu’on lui parle dans ce qu’on écrit.
Il nous regarde et ses yeux deviennent si clairs pendant qu’on lui parle que c’est
comme s’il nous indiquait la sortie : « par-là », et il montre le fond en nous de
la terre, il nous appelle pour nous y abriter ou nous en extraire.
Tu connais ça, dis, toi qui es là ! Je le sais, je le pressens. Je sens ta présence. Tu
sais à quoi je le sens ? À la façon que tu as de respirer entre tes mots, d’ajouter
tes silences à mes expressions. »

Il s’agit donc, en écrivant, de se mettre en mesure de pouvoir dire « tu » ou « toi » à la fin du poème…

Jean-Marc Sourdillon in Michèle Finck, vivre, écrire, LBF éditions 2025, pp.57, 58. 

Images.jfif Finck VivrePeinture de Caroline François-Rubino

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