TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Laurent Mauvignier | La Maison vide

Publié le :

22 juillet 2026

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                                                                                                      557725082 10234527798590377 2455403870513195030 n.jpg Ciel d'octobrePh. A.P.

     Promenade du soir… rencontre… Où sont les autres? Immobiles, elles me fixent de leur regard tendre, regard pensif. Puis sans crier gare, d’un bond, se jettent dans le maquis. Il ne reste d’elles deux qu’une forte odeur de suint, celle-là même que je retrouve avec délice dans nos petits fromages.

558612181 10234527796350321 2440543427120044922 n.jpg Biquettes

     Chemin faisant, je suis emplie de ma lecture de « La Maison vide », un roman de 744 pages, lu d’une traite, de jour comme de nuit. Je ne résiste pas à en donner ici quelques brefs extraits.

…  » Ici, je ne fais que des suppositions, des spéculations – du roman- c’est ça, je ne fais que du roman -, mais je crois que si ce que j’écris ici est un monde que je découvre en partie en le rêvant, je ne l’invente pas tout à fait : je le reconstruis pièce à pièce, comme une machine d’un autre temps dont on découvre que le mécanisme a pourtant fonctionné un jour et qu’il suffit de le remonter pour qu’il puisse redémarrer. Ce monde, je pars de sa disparition pour le reconstituer, peut-être à l’aveugle, en prenant trop de libertés, mais avec la conviction que je le fais dans le bon sens, comme à partir d’un fémur fossilisé le squelette d’un animal préhistorique que personne n’a jamais vu.
Maintenant, justement, j’ai l’impression de tout voir ; je pressens une réalité à peine plus palpable qu’un souffle d’air, mais pas moins présente que lorsque celui-ci s’insinue dans vos vêtements ; une réalité qui s’est tissée en moi presque à mon insu, chaque fil la composant étant constitué d’un matériau vivace, la mémoire de voix que j’ai entendues, des voix de femmes portant dans leur propre mémoire les voix de femmes qui les avaient précédées. » (Première partie, chap. 3, p. 43)

« Imaginez : plutôt non, laissons-les à leur émotion et à la timidité, ou peut-être à l’effusion des retrouvailles. Laissons ce que nous pouvons à peine concevoir, cette scène banale rejouée des milliers de fois par des milliers d’hommes et de femmes à chaque guerre mais qui d’aujourd’hui me semble tellement lointaine et auréolée d’un tel mystère qu’elle me paraît impossible à esquisser ; ici, pour moi la main tremble, l’esprit se ferme, les images disparaissent, les voix s’éteignent, rien n’apparaît.
On peut bien sûr raconter les embrassades, les larmes des uns ou la retenue excessive des autres, et les questions, les regards, les silences et peut-être les sanglots changés en rire ou dissimulés derrière de gros éclats de voix ; on peut se convaincre qu’on approche cette réalité tant qu’on voudra mais, en écrivant, je ne vois que la béance d’un intouchable moment de vie, car ces retrouvailles, ni la fiction ni le recours à des témoignages ne pourraient m’en ouvrir les portes… » (Troisième partie, chap. 43, pp.42,43)

« Elle avait mis des années à oublier, ou plutôt à rejeter ces images, ces mots, sa rancœur et son vertige au fond de sa mémoire, dans un lieu tapissé de bile et d’amertume aussi, et ce soir où sa mère lui avait refait le même coup, sa main avait juste tremblé au moment de prendre la tasse pour l’amener à ses lèvres – il lui semblait qu’elle était troublée, juste troublée, à vrai dire pour elle-même elle n’avait jamais pensé à la question du remariage, cette idée lui était tellement incongrue ou farfelue qu’elle ne l’avait pas prise au sérieux. Elle avait bu sa tisane puis était allée se coucher. Mais c’était sans compter sur l’opiniâtreté de la femme de Firmin, de la Patronne, de la mère et de m’entrepreneuse, qui ne laisserait pas derrière elle une affaire aussi importante partir à vau-l’eau, non, hors de question, et la blague avait tourné à l’idée fixe : elle allait remarier Marie-Ernestine, il y aurait un homme dans cette maison – guerre ou pas guerre, c’est ce qu’avait voulu Firmin : il était temps de revenir aux fondamentaux. » (Cinquième partie, p. 529) …

Laurent Mauvignier, La Maison Vide, Les Éditions de Minuit.

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