https://fr.wikipedia.org/wiki/Stromboli
Lecture buissonnière
à ce stade de la nuit, j’ai des fourmis dans les jambes et me lève pour sautiller, m’étirer, aller ouvrir les fenêtres de la cuisine et me pencher dans la rue – nuit de cuir, auréoles jaunes des lampadaires, halos blanchâtres derrière les fenêtres.
Je fixe le bout de la rue, son extrémité qui va s’étrécissant jusqu’au boulevard Voltaire : si je prolonge cette voie sur son axe, en ligne droite, elle franchira la Seine à hauteur de Charenton-le-Pont, puis touchera sans doute Ivry-sur- Seine, Orly, Draveil, Villeneuve-Saint-Georges, Ouzouer-sur-Trézée, Sancerre, Montmarault, Clermont-Ferrand, Brioude, Florac, Concoule, La Grande-Combe, Anduze, Vauvert, Saintes-Maries-de-la-Mer, et puis la mer justement, celle-là bleue et impulsive, au beau milieu de quoi flottent les îles.
J’ai accosté à Stromboli pour la première fois à 5 heures un jeudi d’août, en 1994. J’avais embarqué depuis Naples sur un paquebot de la Sirenmar et je le souviens être sortie sur le pont une demi-heure avant l’arrivée prévue sur l’île, première escale d’une route maritime qui distribue tout l’archipel – Panarea, Salina, Lipari, Vulcano, Alicudi, Filicudi.
L’air est humide, le bastingage poisse contre mes paumes et je frissonne dans mon tee-shirt, la matière de l’air est un bleu de pénombre, propice aux ambiguïtés, d’un grain poudré comme le sont les photographies prises sur film argentique hautement sensible – du 400 ASA au moins-, des pellicules qui autorisent les prises de vue en basse lumière mais augmentent la granulation de l’image, diminuent sa résolution, si bien que ce qui m’entoure est comme pris dans ce filtre. Ce qui se passe ensuite tient de l’événement puisqu’un paysage se crée dans le double mouvement du bateau qui s’approche et de la nuit qui s’éclaire, puisque bientôt une forme déchire l’horizon, c’est un triangle quasi isocèle, carbone, il flotte dans un espace indéterminé -liquide, solide, gazeux, on ne sait pas – mais sa base est parallèle à ce qui doit être la surface de l’eau, la mer et le ciel tissant ici une même substance qui se délave à vue d’œil, un espace corpusculaire, une sensation de mauve, de parme, le toucher visuel d’une dragée de baptême, c’est elle, c’est lui, l’île, le volcan, et tout à coup ça se précise, le paysage s’arrache du flou où la distance et la nuit le tenaient au secret, il se libère, et construit tout l’espace en retour, les lignes et les masses, les échelles et les profondeurs de champ, les valeurs de couleurs dans la lumière limpide ; je distingue maintenant la fumerolle soufrée, grisâtre, qui embrouille le somment du volcan – i a pris de la hauteur comme si une main invisible le pinçait par le haut -, la trace de la coulée de pâte basaltique, j’escorte du regard ses pentes ténébreuses, les marques visibles des anciennes cultures en restanques surlignant le village, les habitations endormies étirées sur un tiers du cône volcanique, bougainvilliers en fleur, citrons dans les arbres, maillots de bain qui sèchent, barques de pêcheurs couchées sur le sable noir puis ce sont bientôt les silhouettes humaines qui inscrivent du mouvement, des types barbus la peau tannée les pieds chaussés de slaps, la tignasse dorée bouffant sous la casquette et les yeux clairs ; ils attendent le bateau puis lancent ces lourds cordages qui débouclent dans l’air, lassos, leurs gestes sont splendides, ils battent le rappel de tous les lamaneurs et de tous les bateaux, ils remémorent, ils fendent la continuité du temps pour faire affleurer dans leurs mouvements la mémoire de l’île, et ils le font dans le présent de l’instant ; quand je pose pied sur le môle de béton, j’ai le souffle court, mon cœur bat la chamade, et je le souviens précisément de ce moment, il est dans ma mémoire comme une scène inaugurale.
Maylis de Kérangal, à ce stade de la nuit, Éditions Gallimard 2015, collection Verticales, pp. 47,48,49,50.

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