
Portrait de Michèle Finck Source
Le Prix Vénus-Khoury-Ghata 2024 a été décerné à Michèle Finck le 19 juin à Paris
Les membres du jury Vénus-Khoury-Ghata, Pierre Brunel, Claude Ber, Béatrice Bonhomme et Hélène Fresnel sont heureux de vous annoncer que le prix Vénus-Khoury-Ghata a été décerné à Michèle Finck, pour son recueil La voie du Large. Ce prix a été remis ce 19 juin 2024, dans le cadre verdoyant et lumineux de l’Hôtel La Perle, que nous remercions chaleureusement pour son accueil. De nombreuses personnes ont pu écouter les discours du jury et la prise de parole de la lauréate. Cette dernière, avec authenticité, profondeur et sensibilité a offert un aperçu précieux de l’atelier de son écriture.
C’EST TOUT D’ABORD CLAUDE BER QUI PREND LA PAROLE :
« Conformément à la volonté de sa fondatrice et présidente, la poétesse Vénus Khoury Ghata, le prix Vénus-Khoury-Ghata a pour vocation de contribuer à la visibilité de la création poétique des femmes. C’est, avec un grand plaisir, qu’aujourd’hui le jury remet son prix à Michèle Finck pour son ouvrage La Voie du large paru aux Éditions Arfuyen, dont la cohérence et la richesse ont retenu notre attention.
Son architecture en sept parties précédées d’une sorte de prologue introductif se distingue par l’alliance d’une unité de ton et de thèmes qui en structure le parcours et d’une diversité formelle déployant un ample éventail stylistique qui va de la prose narrative au vers, du poème ample à la fine esquisse, explorant la fragilité du « peu certain » et la vulnérabilité de la condition humaine, autour duquel « danse » le poème, lui-même placé sous le signe de l’incertitude.
Le lecteur est convié à un cheminement méditatif en quête ou en questionnement du divin, à un « de profundis clamavi » face au silence de Dieu, dans une posture à la fois « arc-boutée au doute » et ouverte à des moments de grâce, instant de vie transfigurée par la contemplation de la mer « dont chaque goutte fait don de l’absolu » ou par la communion avec la musique, les arts et l’écriture.
Trois motifs majeurs tissent la trame du texte : la mémoire des morts, le présent confiné de l’épidémie et le temps intemporel du geste artistique qui relie à ce large, cet Ouvert aurait dit Rilke, que lui seul fait tressaillir au cœur du doute.
Le poème est tombeau au père perdu et à Gisèle, l’amie morte un vendredi saint, mais aussi à tous ces morts emportés par la covid, aux migrants noyés en mer quand, le deuil des morts personnels que la poète « porte dans son ventre », s’élargit à une compassion incluant tous les disparus, les anonymes comme ceux et celles qui ont laissé trace et avec lesquels se noue un dialogue intense.
Ce sont alors lettres-poèmes adressées à Rilke, Nelly Sachs, Celan, Ingeborg Bachmann, Marina Tsvetaieva, Boris Pasternak ou Emily Dickinson. Ce sont les notes de Berg, Honegger, Bach, Chostakovitch, Schubert qui envahissent celle qui dit « avoir une oreille à chaque doigt ». Ce sont Caravage, Dürer ou Rembrandt et bien d’autres encore, nullement convoqués par seule érudition, mais peuplant l’espace intérieur et mêlés au quotidien de la vie, aux figures du boulanger et de la boulangère quand la déambulation dans un Paris renaissant égrène, au fil des rues, chargées de tags et de graffitis, souvenirs de Verlaine ou de l’ami suicidé d’Ungaretti, silhouettes de commerçants, de sans-abris, de réfugiés.
Au centre du poème réside « cette blessure ouverte » qui relie à tous ceux qui souffrent et s’il se penche sur des fragments d’autobiographie et de souvenirs d’une radiophile qui entend Dio dans radio et la nimbe d’une magie divinatoire, c’est pour s’ouvrir d’autant plus à la présence de l’autre et au sentiment cosmique qu’une vie humaine n’a de sens que traversée par ce qui la dépasse.
« Est-ce ça un destin de poètes, interroge l’auteure, échanger avec l’autre quelques signes dans la nuit. Parfois se frôler d’étoiles. Puis/ disparaître seul chacun de son côté ? »
Quoi d’autre que ces signes fugaces quand la condition humaine est « ne plus avoir pied » comme le chuchote la poète à l’enfant, qui se baigne, soudain affolé de, sous lui, la profondeur de l’eau ?
Ce sont ces signes incertains, mais obstinés qui sous-tendent ce livre rappelant que le poème est dialogue, avec soi, avec le monde, avec les vivants et les morts, avec une transcendance dont se dissimule le visage.
S’y rassemblent les multiples facettes de Michèle Finck, avant tout poète, mais aussi musicienne et encore chercheuse universitaire, traductrice de Trakl et de Rilke, exploratrice des relations entre poème musique danse, et dont le colloque avec les arts et la littérature nourrit l’inspiration. Le poème « une poignée de main » disait Celan, buée, ébauche, haleine répond Michèle Finck.
Le trajet spirituel, interrogeant à la fois le sens de notre destinée et celui de l’écriture, unit le doute et l’espoir autour de la fragilité et reste sans réponse univoque, seulement tourné vers un large qui appelle ce « souffle central », ce pneuma grec ou ce ruah hébreux signifiant à la fois respiration et esprit.
« Peut-être » en est le dernier mot, – « garder toujours dans la main un pétale de peut-être »– quand ce « « peut-être », dont la poète célèbre la jubilation « Est L’ombre Portée Du Souffle Central » et quand c’est dans cette ombre liant espérance et incertitude que s’accomplit « la grâce éphémère » du poème.
Il faut lire ce livre dans son entier pour en recevoir la « grâce éphémère », quand jamais aucune parole sur le poème ne peut atteindre à ce que lui seul dit et que chaque poète doit découvrir singulièrement, quand chacun doit trouver « sa manière unique » tracée à la gomme ou à la craie friable, son « âpre ébauche » « précaire, gauche, inaboutie. » « L’âpre ébauche » de Michèle Finck a trouvé, dans ce livre, sa voix et tracé sa voie vers un « Large » qui ouvre à toutes les dimensions à tous les partages.
C’est à ce partage du Large que je vous invite en donnant la parole aux membres du jury qui souhaiteraient aussi, comme je viens de le faire bien trop brièvement, renvoyer à Michèle à peine un mince écho de la lecture de son livre ».
BÉATRICE BONHOMME TIENT AUSSI À RENDRE HOMMAGE À LA LAURÉATE :
« Il existe entre Michèle Finck et moi, depuis de nombreuses années, une sorte de connivence, de complicité, compagnonnage littéraire nourri par des passions communes pour des poètes qui nous sont communs : Pierre Jean Jouve, Yves Bonnefoy ou Salah Stétié. Nous partageons aussi le goût de l’enseignement et de la transmission de la poésie et de l’art vers les jeunes générations.
Enfin, je dirai que nous sommes toutes les deux habitées par un grand amour de la langue dont participe de façon fondamentale l’œuvre de Vénus Khoury-Ghata, qui témoigne dans notre contemporain d'une invention formelle originale forgée par l’enchevêtrement des images, la texture musicale du poème, les reprises et enchaînements, les ruptures inattendues et cette densité eurythmique. Les circonvolutions enveloppantes mettent la langue sens dessus-dessous dans le tracé d’une spirale, l’œuvre de Vénus Khoury-Ghata ne s’appuyant pas sur un fondement linéaire. Elle se profile dans le regard du lecteur, comme une silhouette courbe, tournant sur elle-même telle une musique qui creuse infiniment le temps. Dans ce chant voué à l'interminable, l’autrice fait du livre une psalmodie. Ainsi le texte de Michèle Finck La voie du large s’inscrit-il dans un héritage littéraire, niché qu’il est dans une mémoire généralisée, mur de textes légendés, où la création s’engendre d’une lecture et d’une réécriture de textes antérieurs. La poésie s’invente ici à partir d’une généalogie interne.
Le prix Vénus-Khoury-Ghata décerné chaque année à une femme poète est cher à notre cœur et je suis particulièrement heureuse d’appartenir à ce jury qui permet de mettre en valeur la poésie des poètes femmes, à laquelle j’ai consacré de nombreux numéros de la revue NU(e). Très fière donc de décerner, sous la présidence de Vénus Khoury-Ghata, et avec Claude Ber, Hélène Fresnel, Pierre Brunel, ce prix prestigieux à Michèle Finck pour La voie du large, paru aux éditions Arfuyen en 2023 avec en frontispice l’œuvre de Caroline François-Rubino, intitulé Les Nuages rouges, sans doute en hommage à Yves Bonnefoy, père spirituel de la poète.
Michèle Finck insiste dans son œuvre poétique sur trois points : la poésie et son lien à la musique ; la place de la poésie étrangère et de la traduction ; l’inconscient et la mystique. Elle comprend la phrase poétique comme un « phrasé », en termes de travail exigeant de la matière sonore et rythmique de la langue. Le mot « rigueur », lui semble essentielle à propos de l’écriture du poème. Il y a même quelque chose de mathématique, au sens où musique et mathématique sont consubstantielles. C’est aussi cela « L’âpre ébauche », véritable art poétique qui, dans la suite de Rilke, initie le chemin de l’ouvert dans une belle exigence :
[La poésie] tient compte aussi de la souffrance individuelle et historique qui est la nôtre aujourd’hui, et qui exige plus de pauvreté dans la langue, plus d’âpreté, de rugosité dans le travail de la matière sonore (Entretien avec Béatrice Bonhomme, 12 décembre 2021).
Michèle Finck, musicienne et musicologue, se place ainsi sous le signe d’un univers imaginaire sonore, « radio-talisman », radio qui recrée le nom et la présence. Pour elle, dans l’enfance et l’adolescence, l’appel des sons plus que des mots a posé les prémisses de la vocation poétique. La musique est également liée à la perte, au deuil et parvient à les transcender, redonnant le nom du père, « Finck », par la voie des ondes. Dans l’une des dernières œuvres de Berg : le concerto pour violon dit « À la mémoire d’un ange », qui commémore la fille morte d’Alma Mahler, ce qui émeut particulièrement la poète, c’est l’intrusion du choral de Bach « Es ist genug » dans la partition de Berg qui élargit la mémoire musicale du poème et resserre les liens entre la musique et la prière. Cette consubstantialité de la musique et de la prière, elle la ressent en effet avec intensité dans son recueil La voie du large qui rend compte d’un parcours profondément initiatique, celui des Stations du Christ. Dans Chant de la terre de Jouve, que Michèle Finck entend en tant que diptyque qu’il forme, à ses oreilles, avec le poème d’Yves Bonnefoy « À la voix de Kathleen Ferrier », également dédié à « L’Adieu » du Chant de la terre de Mahler, la musique et la poésie exigent du lecteur-auditeur une ouïe grande ouverte, ce qui est aussi cette « voie du large ».
Le texte s’ouvre curieusement sur une minuscule chambre sous un toit perdu, où vit celle que j’appellerai « l’écrivaine », celle qui tisse depuis son intime, une voix universelle, celle de l’être humain. Et tout de suite intervient le terme de « destin », destin à accomplir, vocation comme celle qui est représentée dans le tableau Vocation de Saint Matthieu du Caravage, l’ange de la vocation porté dans le ventre « accomplir à tâtons / mains nues quelque chose comme une ébauche/ obstinée ». Oser « l’âpre ébauche », et cela par une creusée dans une langue particulière, cette langue donnée au doute qui place l’écriture dans la lignée de Pierre Jean Jouve, rappelons-nous En Miroir :
« De plus le Doute était contre moi au commencement. Il n’a jamais désarmé. Le doute de mes propres moyens en face de l’infranchissable difficulté de l’Art.»
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span style="font-size: 12pt;">Écoutons Michèle Finck :
« Le doute. Rugueux. Seul terreau de l’ébauche.
Fosse dans la langue. Alarme. Qui vive. » (p. 16)
La fille face aux parents affirme l’importance du doute :
« –Mais je donnerai ma langue
au doute ! articule la fille. »(p. 17)
La première brèche est celle de l’origine (p.18), la faille entre les parents, « douter de l’amour ? » « L’enfance / s’est effilochée dans le brouillard. » et le doute devient art poétique qui « Se confie au rythme ». La poésie s’écrira arc-boutée au doute. Les stations du Christ impriment la perte et le deuil, une empreinte du visage du Christ sur le suaire :
« Mais ta voix épuisée presque inaudible
d’enfant abandonnée me le dit : déjà
tu n’essaies plus. Quand as-tu renoncé ? »(p. 47)
Alors les larmes, larmes qui ne coulent pas et sont les plus profondes, dans cette écriture où se retrouvent unis les morts et les vivants dans le ventre du monde, dans le ventre de celle qui n’oublie pas et qui écrit :
« Mes éphémères mes morts
je vous porte
dans mon ventre.
Suis enceinte de vous tous » (p. 54)
La poésie de Michèle Finck est ainsi reliée à la vérité, lumière et grâce, au sens de décision de « ne pas oublier ». Elle est reliée au non conceptuel, le concept étant volatilisé par la force du souffle et de sa musique, qu’expriment le mot et sa connotation prélogique. La poésie reste ici indéfectiblement liée au cosmos, aux règnes aux forces élémentaires, aux morts et aux ancêtres, aux vivants et aux morts, aux générations, à la naissance et à la mort, à toutes les puissances incommensurables. Et le déconfinement, le départ vers l’ouvert permettent la rencontre d’un graffiti éphémère qui rayonne dans l’amour :
« quand je te vois
m’illumino
d’immenso »
Et Michèle Finck, poète traductrice d’un monde sensible s’interroge
« Faut-il traduire :
je m’éblouis
d’infini ?
je m’illumine
d’immensité ? »
Il s’agit de lire, d’écrire, de prendre le large et de faire lien, d’une poésie offerte, dédiée à l’autre, poésie épistolaire, correspondance stellaire, lettre-poème à Emily Dickinson.
Et comme l’éternité de Rimbaud :
« Un
Goût
De
Mer
Natale » (p. 105)
Ou le Nada de Jean de la Croix et Pierre Jean Jouve :
« Loué
Sois-
Tu
Peut-être
Entre
Le vide
Et le rien
? » (p. 208)
Il s’agit de lâcher, de larguer au large les bulles soufflées par un enfant émerveillé, chorégraphie du geste de langue, cristal de rythme :
« La
Brasse :
Ce
Mouvement
Qui
Ouvre
Le
Large » (p. 109)
La poésie de Michèle Finck est ainsi d’abord, me semble-t-il, ce recours au « lieu commun », au lieu du commun, dans le sens non de ce qui est banal mais de ce qui est « commun » à tous, c'est-à-dire de ce qui fait « communauté », grâce à un chant partageable à travers des thèmes compris par tous comme l'amour, la finitude, la précarité, la condition humaine, la vie, la mort, la transmission, ce qui dit ainsi à la fois la singularité absolue et ce qui fait qu’elle est affaire de tous, affaire de condition humaine. Le moment où le moi se dit, c’est un moment impersonnel, le moment où l’amour, la mort se disent de façon intense, serrée, tenue, c’est un moment d’impersonnalité paradoxale. Ce qui se dit dans le poème, c’est ce qui est le plus singulier, cette émotion sans mesure commune, mais qui devient commune par les mots de la poésie, le plus incommunicable devenant aussi le plus commun. Il s’agit, d’amener l’absolu singulier dans les parages du commun. La poésie de Michèle Finck permet de créer du lien, du partage entre intime et communauté. La poésie est en quelque sorte la voix de l’anonyme mais elle est aussi un combat de l’humain contre tout ce qui veut l’asservir, intensité qui prend les risques du partage et de la solidarité, trajet spirituel, leçon de lumière, elle s’exprime dans les lieux d’une communauté refondée. Ainsi, la poète déclare qu’elle a été très touchée par une remarque de Jouve au détour d’un « souvenir » recueilli dans « Sacrifices ». Parlant de Rilke, il écrit : « Nous avions quelque chose en commun ». Michèle Finck, très proche de Rilke déclare :
Je suis sensible à ce « quelque chose en commun » entre Jouve et Rilke, qui résonne certainement aussi, dans son énigme même, à travers mes propres livres de poèmes. Je partage avec Jouve cette nécessité primordiale de sortir de la seule poésie française grâce aux lectures de la poésie étrangère et aux traductions. « En poésie », écrit Mandelstam, « les frontières nationales tombent (…) et les forces vives de la poésie se répondent d’une langue à une autre par-delà l’espace et le temps ». Jouve le savait, et c’est aussi sa grandeur pour moi. (Entretien, op. cit.)
Michèle Finck est, enfin, touchée par le cheminement secret, mystérieux, mystique de l’œuvre. On pourrait ainsi placer en épigraphe des livres de Michèle Finck l’assertion de Rimbaud dans « Parade » des Illuminations : « J’ai seul la clef de cette parade sauvage » :
S’il y a hermétisme, c’est parce le sens de l’existence se dérobe à l’être humain et que la vie est semblable à un hiéroglyphe indéchiffrable. C’est parce que la vie est si mystérieuse que l’hermétisme est indissociable d’une poésie du mystère, du secret, du silence, de l’exploration de la frange entre dicible et indicible (Entretien, op. cit.) »
HÉLÈNE FRESNEL EXPRIME, ENSUITE, SON ÉMOTION :
« Le prix Vénus-Khoury-Ghata couronne l’écriture d’une femme poète. En ces temps marqués par la remise en cause de droits des femmes dans de nombreux pays, il prend une résonance particulièrement profonde et me semble d’autant plus nécessaire aujourd’hui. Ce prix porte le nom d’une écrivaine que j’admire beaucoup. Vénus Khoury-Ghata est le premier auteur de poésie contemporaine qui, avec son recueil Les mots étaient des loups, a eu un impact sur ma vie de l’ordre du choc et de l’espoir. Un choc dû à la force hypnotique de son écriture, et, un espoir, parce que cette force vient d’une femme. Je suis donc reconnaissante et touchée de rejoindre les membres du jury cette année et remercie Vénus de sa confiance, ainsi que Béatrice Bonhomme, Claude Ber et Pierre Brunel, qui combattent pour une visibilité égale des auteurs et des autrices. J’attendais par ailleurs de cette expérience de faire une belle découverte littéraire. Le livre de Michèle Finck m’a bouleversée.
La voie du large est un recueil qui captive dès les premières pages par sa profondeur et son authenticité. On découvre une écriture nuancée, précise et créative, qui avance au fil des pages, et creuse la matière du langage avec un art de la composition impressionnant. C’est aussi un livre poignant. Sa pudeur et sa sensibilité créent un territoire où peut d’autant mieux résonner quelque chose d’essentiel sur la condition humaine qui cherche à se dire.
L’ampleur du large
Le livre commence au chevet d’une femme à la santé diminuée ; elle n’a plus que l’écriture pour faire d’elle un être humain. Qu’est-ce qu’écrire ? ou même être en vie ? Est-ce « accomplir à tâtons mains nues quelque chose comme une ébauche obstinée » ?
Le livre travaille ces questions. Des mots comme « destin », « être », « humanité » et « vocation » témoignent de la grandeur de sa quête.
L’écriture cherche alors, avec beaucoup de grâce, à partager sa démarche sans jamais imposer de réponse ou de définition. En témoignent ces nombreux poèmes qui se terminent par un point d’interrogation. Sont-ils chacun une expression particulière des « lucidités du doute » (pour reprendre la magnifique et abyssale formule de l’autrice) ? Le lecteur peut en effet parcourir les textes comme on va d’une lumière complexe à une autre. Jusqu’à l’ultime lumière : l’expression d’une gratitude pour le doute lui-même et pour le monde en tant qu’il est traversé de questions et de « peut-être ». L’omniprésence du doute donne au recueil une allure de voyage vertigineusement humble. Elle permet d’ouvrir au lecteur les portes d’un questionnement qui n’impose rien :
« Mais Dieu s’il existe doute-t-il aussi ? »
Si les questionnements métaphysiques de ce livre nous touchent autant, c’est peut-être aussi parce qu’ils émanent de la sensibilité d’un Je incarné. On découvre, à plusieurs reprises, le mot « os » dans les poèmes : il semble dire le désir d’approcher la moelle de l’expérience humaine. Mais cette approche n’est jamais sèche. Même lorsque les poèmes sont réduits à quelques mots, on y entend certes une écriture de la pudeur, du dénuement, et d’un questionnement de l’essentiel, mais aussi une écriture de la vie et de la vibration. Cette dernière rend grâce, par vagues, à la simplicité profonde des sensations. Le rythme, le souffle et la variété formelle des textes rendent ainsi la portée métaphysique du livre d’autant plus émouvante.
«VAGUE
Citron
Du
Matin
Cueilli
Dans
Le
Jardin :
Jus
De
Soleil »
« La poésie ce matin est hors du livre »
L’un des aspects marquants de La voie du large est sa manière d’être intègre, au sens où chaque poème parle de et depuis ce qui constitue profondément le sujet et l’écriture.
La façon dont les arts habitent le livre en est révélatrice. On rencontre beaucoup d’autres poètes au fil des pages de Michèle Finck. Beaucoup d’artistes, aussi, ou de formes d’art. Michel Ange, Schubert, des graffitis, Paul Celan, ou en creux, le tombeau de Couperin. Mais ce ne sont pas des références extérieures, pas des citations, ni des « discours sur » ou des « allusions à ». Les artistes, par exemple, figurent dans la vie du texte sous forme de correspondances intérieures. Ils participent naturellement à la construction d’une voix propre. Il y a, entre autres, une très belle lettre à Paul Celan ou un hommage à Schubert. Mais c’est peut-être quand les mots-mêmes de l’un ou de l’autre créateur s’imposent dans un poème que l’hommage se fait le plus bouleversant. C’est par exemple le titre « RENVERSE DU DOUTE », comme constitué aux côtés de Celan, ou le « ich danke Dir » qui s’impose comme la note finale la plus juste d’un poème. La forme du tombeau pour rendre hommage à l’amie disparue participe de cette innutrition au plus près de la justesse intérieure.
De même, la poésie de Michèle Finck parle du réel et depuis un réel qu’elle ne perd jamais de vue. Le réel, en tant qu’actualité, ou en tant que quotidien prosaïque, et qui fait partie intégrante de l’expérience du sujet et de l’écriture. Covid, drame des migrants, télétravail… Par
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