
Ph. Angèle Paoli
Sacré(z)animaux
Comment lire, sans se laisser surprendre par le désir de vagabonder, un tel livre ? Proses-poèmes, alternances et mélanges, animaux, mais pas que, fleurs plantes objets, aussi. Lieux et Poèmes, toujours. Entrelacés. Sans réelle séparation. Sans hiérarchies paralysantes. Comment lire, et par où commencer ? Se laisser porter par le titre et par le couple, non séparé, de « l’animal poème ». Se laisser happer, dans la « Table » par les titres où l’animal est à l’honneur. « Le goret » / « Un lièvre et des lapins blancs » / « Une chèvre en Méditerranée ». Animaux familiers, liés aux enfances, du poète et de sa lectrice. Je m’immerge dans la section intitulée « Le goret », sa guirlande de fleurs des champs, ses huit motifs unissant silence et solitude, passé de l’enfance vendéenne et bonheur odorant perdu. Au gré des images et des mots, lumière et bêtes refont surface dans la mémoire, charriant avec elles leurs suites de réflexions, interrogations et doutes – alliance d’abstrait et de concret. Sur la poésie, son pourquoi et son comment, sur les liens qui unissent le poète à l’écriture, sur ce qui constituerait l’essence même du poème – rythme, rimes et coupes, phrasé et figures, rejets allitérations et redites, musicalité ou non – sa raison d’être ainsi que celle de celui qui l’écrit … Autant de questions formulées de manière directe, lucide, réaliste, souvent crûment – mais le poète James Sacré revendique le droit au cru tout autant qu’à celui du soigné… Le plus souvent avec humour. Autant de questionnements qui sont ceux que se pose tout poète, toute personne qui écrit :
« Un poème : est-il vivant à cause de ce qu’il est, ou plutôt à cause de ce que nous sommes devant lui ? »
Ou encore : « À quoi tu sers, poème ? Mais le poème n’a pas répondu. En tous cas les miens sont là silencieux dans leurs livres, et comme s’ils me renvoyaient la question : à quoi tu sers, poète ? »
Mais aussi : « Le poème aurait-il pouvoir de nous transformer, de nous faire par exemple vivre plus intensément ou de façon nouvelle… nos rapports avec le monde, avec notre langue, avec les autres, avec nous-mêmes, avec des choses « ineffables » ou « indicibles… »
Interrogations qui forment le tissu serré de ce livre, enchevêtrement fil de chaîne et fil de trame qui sous-tendent les poèmes. Le doute pourtant persiste, teinté d’amertume ou de mélancolie, qui dicte au poète ces mots :
« À travers des murs éboulés avec un fond de mille-fleurs maigre les mots ne raccommodent nulle tapisserie mais tissent l’insignifiance (honte à peine et plaisir) d’aujourd’hui. »
À quoi vient se superposer de manière imprévue mon propre questionnement :
Qu’est-ce qui fait que moi, lectrice, qui ne suis ni de Vendée ni de Saintonge et ignore presque tout de ces régions, sauf les noms qui me parlent d’une géographie lointaine, je vibre de plaisir et de bonheur à m’introduire dans ces pages ? Une musique ignorée peut-être mais présente, un peu mienne malgré tout et qui me comble ce jour d’un bonheur solipsiste qu’il ne me sera sans doute pas possible de transmettre ou de partager ; une musique portée par le mystère des mots venus d’ailleurs, dont l’on se souvient de les avoir rencontrés dans d’anciennes lectures – têt-à-gorets, brabant, ouche – ( « brabant », j’ai une vague idée, une idée de carriole mais aussi un nom de région n’ayant rien à voir avec la Vendée, mais sans doute existe-t-il un lien entre la région et la carriole… à vérifier…), par le rythme des vers et ces variations à peine sensibles, ces coupes inédites qui passeraient inaperçues mais qui sont là, pourtant. Restent des mystères, dont seul le poète possède les clés. Ainsi de ce vers qui m’interroge :
« La fleur des graminées (solitude en été) »
Qu’est- ce qui amène sous la plume du poète l’association « fleur de graminées » / « solitude en été) ? Quelle équivalence ? Seul le poète connaît la réponse. La lectrice reste avec le mystère. Mais peut-être est-ce là que se joue aussi l’énigme de la poésie ?
Pour cerner la richesse des motifs de « l’animal poème » (il « Passe et s’en va », annonce le titre d’une autre section), il faut en revenir aux origines et les considérer dans leur ensemble de données comme de leur évolution au cours du temps. Ainsi le poète James Sacré d’affirmer : « L’animal poème a grandi je crois à cause des mufles que les vaches poussaient dans mes rêveries puis dans les mots qui me sont venus après ces ennuis émerveillés d’un temps mal bucolique. »
[« Mal bucolique » ? dans cette expression qui me fait sourire, je reconnais-là, le poète James Sacré, cette manière tout à lui qui irrigue son écriture et fait de son écriture « son » style.]
Pour en revenir au « goret », l’on pourrait penser que l’ensemble « Le goret », forme un tout. Pas si simple. Puisque l’animal qui donne son titre aux douze poèmes n’est pas présent dans l’énumération des douze titres. Absence qui se fait au profit d’une constante florale (bourrache, renouée, fumeterre…), huit poèmes au total pour un herbier champêtre, où viennent s’intercaler, pour quatre poèmes, les motifs de la pierre ; mais de goret, point ! Sauf à se reporter aux poèmes eux-mêmes, notamment au sonnet introducteur en alexandrins avec rimes embrassées – « Goret (silence, oubli) quel souvenir l’obombre ? » – ainsi qu’aux développements en prose qui entourent fleurs et pierrailles : « Gorets qui vont mourir dans la joie grosse du feu (fagots, paysans… ». On peut aussi se reporter à l’ensemble intitulé « animaux ».
Composée, au-delà de ses généralités plurielles où se déroulent souvenirs, espaces de visages et d’herbes, la section s’élabore autour des questionnements sur le langage, entre prose et poèmes – « langage » / « je langage ». On y croise, en dix micro-chapitres, septains, huitains, neuvains et dizains mais aussi « cheval » / taureau / chiens / beau chien / un animal / licorne / âne. Et « lecteur, « animal honteux », confronté à la même « rhétorique tendue gland / De ce poème – encore. » Le poème s’immisce à travers la page de prose, associé au « bleu ».
« je regarde je désire un poème qui serait du silence le même bleu (j’y bois la transparence de nulle écriture) … »
Le bleu s’impose comme une « évidence » dans le paysage d’été vendéen des origines, souvent lié à la solitude et au silence, peut-être aussi, implicitement à l’indicible ; ou à une impuissance passagère, laquelle aboutit à un fusionnement de l’animal et du floral :
« Je n’arrive plus à voir (dans les mots, dans la mémoire, la couleur des yeux du goret ; mais il me semble qu’ils sont aussi fins minuscules intelligemment fleuris qu’au printemps le bleu des véroniques. »
Il se diffuse et gagne toute chose, jusqu’à rejoindre les figures parentales aimées, couple de désir et d’émotions. Une émotion qui va jusqu’à l’aveu du désir de l’intime le plus inattendu, le plus originel :
« (J’aimerais connaître intimement mon père. Je toucherais dans son pantalon mal foutu ses poils, la verge (elle grossit développement chaud) qui est l’inexprimable premier pays.) »
[Cet aveu peu commun s’impose (à mes yeux) comme l’exact inverse de ce qui s’écrit dans la Genèse au sujet du patriarche abrahamique Noé, que son fils Cham surprend dans sa nudité…].
En dehors du bleu, qui colore jusqu’à la luzerne, il y a aussi le rouge – sexe et sang – et parfois le vert. Une lecture de cet ensemble de textes à partir du prisme des couleurs serait sans aucun doute passionnante. Tout aussi surprenant est l’usage personnel des parenthèses. Elles sont nombreuses dans ces pages, parfois brèves ou vides ( ), le plus souvent longues et inclusives, enchâssées dans leur développement, fondamentales et fondatrices dans l’aveu qui se formule peu à peu et donne toute sa plénitude au fur et à mesure que la lecture s’affranchit des obstacles :
« (Je regardais mon père qui venait de pisser. Il passa par l’écurie. Puis il revint et dans sa braguette ouverte je sus qu’il bandait : il se montra sans aucune gêne et dans une familiarité qui me fut une infinie douceur. « Tu bandes » lui avais-je dit. Et moi-même alors. Alors je vis que son membre devenait d’une très belle longueur et j’eus honte de la pauvreté courte du mien – j’eus la sensation d’une solitude dérisoire. Je ne voulais rien mais il comprenait mon désarroi comme malgré moi : il m’attira dans ses bras et très exactement contre tout son corps (confiance et rouge de son cœur). Je fus libre.) »
Dans la section « Manières de l’animal poème », le poète s’interroge, entre autres, sur la répétition : « Quelle répétition de trop ? » Les reprises en effet sont nombreuses, voulues et réfléchies. Les poèmes de la section « Animaux » en sont un exemple éclairant. Les répétitions du même rythment les poèmes, repris à l’identique, parfois deux fois, parfois trois, comme pour la « Licorne ». Cependant, d’un couplet l’autre surviennent d’infimes nuances. Avec le déplacement d’un mot dans le vers suivant (rejet), chaque déplacement en entraînant un autre à sa suite, naît l’impression que quelque chose a bougé dont il faut un certain temps pour se rendre compte qu’il s’agit du retour du même poème avec d’autres coupes… Mais la lecture se laisse pendre par la musicalité qui naît de ces redites qui bercent comme le faisaient jadis, les comptines.
« Licorne serait-elle blanche
Et où ? Il y a le château
Renaissance et le parc… »
« Licorne serait-elle blanche et où ?
Il y a le château renaissance et
Le parc… »
« Licorne elle serait
Blanche et là il y a
Le château renaissance un parc… »
Dans l’ensemble prose / poésie n°3, (« Taureau », régi sur le même principe) on assiste à une ouverture de l’espace, maison, poème ; puis à une fermeture :
« Dans le temps d’octobre il y aurait une simple présence. Une maison silencieuse dans le cœur de la Nouvelle-Angleterre ouvre le poème… »/
« Dans le cœur d’octobre il y a quelle présence ? Une maison silencieuse ferme un poème. »
Il reste tant et tant à explorer et à savourer en « Compagnie de l’animal poème », dans le foisonnement inépuisable et la « boulange » de ses motifs et de ses mots, dans la paille « mal odorante » de sa terre, que je laisse à d’autres que moi le plaisir de se perdre dans ces pages. De se laisser conduire, guider et se perdre à la rencontre « d’étranges familiarités que » – comme le poète lui-même- « tu n’avais pas prévu de rencontrer. » Jusque dans les moindres recoins où l’on n’avait pourtant pas prévu d’aller.

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