Fractales, Isabelle Sauvage
Une écriture équilibriste
Je connaissais Isabelle Sauvage éditrice, créatrice depuis 2002 de la maison d’éditions éponyme, maison exigeante, reconnaissable à ses formats typés et à ses couleurs unies, sans décors ni paysage, un bleu foncé presque noir, la plupart du temps, mais quelquefois du rouge ou du beige-sable. Ainsi que sa collection présent (im)parfait. Aujourd’hui que je lis fractales, acheté au dernier Marché de la poésie, je la découvre poète. Une écriture qui lui ressemble. Du plus loin que je me souvienne, je n’aurais pas imaginé, compte tenu de ses choix d’écriture, une écriture personnelle différente de celle qu’elle affecte. Dépourvue d’un lyrisme incontrôlé, dépourvue de continuité fluide ou de cassures franches. Sans effet de ponctuation.
Si j’écris que cette écriture ressemble à sa personne, c’est que depuis quelques années, Isabelle Sauvage se déplace avec des cannes, quasi courbée en deux, désarticulée par une maladie neurodégénérative qui la fait souffrir dans son corps, et sans doute aussi sous le regard des autres. Cela, je connais, hélas, j’ai appris les déhanchements, les claudications, les chutes. Je reconnais en la voyant se déplacer, la maladie dont elle est atteinte. C’est cela qu’annonce le titre pluriel de fractales. Du latin fractus / frangere. Briser, fragmenter. Ce sont ces inépuisables formes fragmentées que la poète se détermine à appréhender et à décrire, à la fois dans la forme corporelle qui est devenue la sienne (à tout jamais ?) que dans la perception dissociée qu’elle a d’elle-même mais aussi dans son écriture. Une écriture inconnue d’elle et qu’elle découvre. Une « écriture équilibriste » qui lui fait écrire cette phrase remarquable et bouleversante :
« Je désapprends la marche et j’apprends ma langue. »
Constitués de variations reprises à l’identique et modulées selon des associations de termes proches les uns des autres, les poèmes s’organisent en paragraphes autour de la cassure, de la syncope, des brisures. Sans pour autant que la poète néglige les associations récurrentes sur elle-même en compagnie de ses autres. Sœurs, mère, femmes. Qu’elle convoque dans son regard dissocié entre sa vie d’avant, où son corps était celui d’une jeune femme active, décidée, et celui d’aujourd’hui qui peine à se tenir droit, en équilibre, et à se déplacer. L’écriture de fractales s’est faite dans l’isolement apporté par la résidence au phare du Créac’h ; sur l’île d’Ouessant. Dont elle ébauche une définition.
« J’ai à peine dit l’île, même pas le sémaphore.
Le sémaphore est une île sur l’île.
Hier, m’exposer, c’était quand même sur l’île.
L’île est le refuge toujours, toujours recherché. »
Ouessant, une île du Finistère, secouée par les vents, par les vagues, par la brisure des écumes. Un isolement sauvage pour se consacrer à l’écriture d’un premier livre. Car Isabelle Sauvage (est-ce son vrai nom ou un pseudonyme choisi en lien avec les terres rudes de Bretagne qu’elle habite ?) porte un nom qui lui ressemble. Tant l’éditrice-poète est discrète, économe de mots et presque difficilement abordable. Peu importe. Ce recueil est dédié aux femmes. À deux femmes-deux prénoms, élargis ensuite aux « femmes de ma famille, d’hier, aujourd’hui, demain. »
Avec en exergue, deux vers de Roberto Juarroz, extraits de Douzième poésie verticale 13.
La verticalité ? Une position désormais « empêchée » ? Or ces deux vers s’arriment à « un cadre vide » accroché au mur, choix dont la poète s’explique dès la première page. Et aussitôt, dans ce cadre délimité par les grands blancs de la page, plusieurs éléments apparaissent qui structurent la mise en scène de l’écriture. Avec deux choix typographiques distincts. Le premier pour l’écriture courante où s’exprime le « je » :
« Je prends comme toujours les fenêtres, les cadres,
poses polaroïd. J’y pose les yeux, la voix … »
ou encore : « Il me faut désépaissir tous les jours. »
Une autre, plus fine, en bas de page, distanciée du « je » et consacrée au « elle » et aux autres femmes, celles qui l’accompagnent dans un même paysage. Paysage mental.
« Elle écrit les chutes et les rechutes, les marches
fêlées.
Elle écrit l’ouvert à l’immense en elle.
Elles boivent à l’aujourd’hui brillant, l’éclatant des
jours. Elles en tournent les pages. »
Ou encore :
« Elles sont trois dans la chambre de veille. »
Parfois surviennent, empruntées à ses autres, écrivains et poètes, des expressions en italiques. Que l’on retrouve identifiées en fin de recueil. Ce sont les « Pierres en chemin ». Enfin, pour marquer la progression d’une section à l’autre, en tête de page, de fines raies qui s’agglutinent de 1 à 5, puis augment chaque fois en petits pavés à base de 5 :
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Ainsi de suite jusqu’à la dernière page : ||||| ||||| ||||| |||||
Ces dessins légers me font penser aux traces laissées par les bécasseaux sanderling dans le sable mouillé de la laisse de mer. Mais peut-être ne s’agit-il là que de « béquilles » qui servent d’appui au corps qui faillit. Car tout dans ce recueil est lié à l’équilibre, à la recherche de points d’appui, lesquels passent souvent par le jeu sur les homonymies et homophonies : pose /pause/ se reposer / se déposer ; les termes proches : interception /exposition/ inscription. Dans le foisonnement de ces termes voisins se dit la fêlure, « l’encagement » du corps, chute et vertige mais aussi le désir enfantin de consolation. Avec « l’interception » se trame le retour sur le passé. Une irruption sur la page. Des vannes qui s’ouvrent pour faire place au tissage des souvenirs : les sœurs / la mère ; la mère et ses filles ; la vie les chants et la danse. Les rires. Avec ce surgissement inattendu, survient le regain de désir « Je veux tout ». Un petit leitmotiv d’autant plus percutant, que ce désir est « empêché ». Comme les oiseaux :
« Il y a très peu d’oiseaux ici curieusement…
Ou les vagues les recouvrent, les cris et les chants des
oiseaux. Ou le vent les empêche, ici, les passereaux.
Les oiseaux empêchés. »
Ce désir insatiable s’oppose à tout ce qui est discordant, au fragmenté qui entrave, au « corps-gangue », au « miroir déformant ». Ce « je veux tout » lui-même est en proie aux contradictions, à ses propres distorsions :
« Je veux tout. Beaucoup
trop. Beaucoup trop souvent. Je ne veux pas de limites
et je délimite tout, je cadre tout, et même ces trois
femmes + trois femmes + trois sœurs =la petite, la
grand-mère et la mère (la troisième) + les veilleuses
+ les sœurs. C’est beaucoup.
Le corps lui n’est pas cadré, ou l’est immensément,
tout puissant. Il veut prendre la place, il l’a toujours,
et il l’a reprise ce matin… »
ou encore :
« Ce n’est pas là non plus que je veux aller.
Je ne sais pas où je veux aller, ou partout en même
temps. (Je veux tout.) »
Celle qui veut tout se bat contre le trop plein. Y compris dans le cadre, le trop plein d’elle-même. Comment résoudre cette équation impossible ? Procéder à l’élagage et au tri des images est désormais nécessaire et inéluctable. Mais ces désirs sont comme la vague, qui enfle, grossit, efface ce qui précède tout en le ramenant sans relâche sur les devants de la scène :
« Et je voudrais arrêter là, arrêter d’errer au passé, au
Présent. Les Les vagues dans les vagues. Pleinement là. »
Puis deux pages plus loin écrire :
« Je vais les lire, ces vagues. Je vais les dire.
Le vent est fou la mer est folle, et de la conjurer je suis
folle. »
et la poète de conclure à la page suivante :
« Tous ces renoncements mais ne pas faillir, jamais faillir.
Ne rien peser ne rien poser, seulement un cadre vide,
tableau à peindre, à effacer ou à recouvrir, chaque jour. »
Une obsession sisyphéenne qui réclame du corps une volonté à toute épreuve. Un désir qui se dit dans le flux et le reflux du vivant et des ombres. Une façon de composer, décomposer, recomposer le quotidien inscrit dans un « cadre vide »
« Pour mieux le reprendre, l’effacer, le repeindre, chaque jour. »
Tels sont les derniers mots du poème, tracés pour défier le temps, ses subterfuges, ses vertiges. Viendront d’autres mots pour d’autres poèmes, tout aussi émouvants et beaux, pour habiter un cadre à venir et y ancrer durablement la matière-émotion.

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