TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

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Denise Le Dantec | Rosa L

Publié le :

13 août 2026

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                        Lecture d’Angèle Paoli

 Rosa ou Denise ? Denise et Rosa ?

Reçu le 5 août, un cahier à dessin. Non ligné. Avec des roses rouges à foison, rouges et duveteuses, roses velouté, branche et épines. Recto-verso. Parmi les roses, en rouge également, un titre, aussitôt identifiable : ROSA L. En bas de page et en noir, Le nom : Denise Le Dantec. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un inédit que Denise L.D. m’adressait, mais en m’y penchant de plus près, j’ai compris qu’il s’agissait d’une publication d’un genre inhabituel. Dont un exemplaire m’était destiné. Un SP, en quelques sorte. Le cahier a été édité aux éditions Plaine page, sises à Barjols, dans le Var, pour la collection écriredessiner dirigée par Cécile Marie-Castanet.

 

IMG 3819.jpg Rosa

 

Premières pages : des dessins et un médaillon peint en vert-pomme : « 82 dessins 27 août 2025 ». Page de droite plusieurs dédicaces. La première à Laurent Cauwet, éditeur et écrivain français. La seconde, manuscrite, à moi-même. La poète et amie m’adresse ses « brouillonnages » qu’il me tarde aussitôt de découvrir. Le cahier, daté au 2 août 2026, signé Denise, porte l’adresse parisienne de la poète. Un autre nom apparait, celui de Kasia Cytlak, « docteur en Histoire de l’art et descendante du premier imprimeur de Rosa Luxemburg. »

Page de droite suivante, un portrait silhouette, un croquis brouillonné au feutre noir, chapeau avec fleur et oiseau, ombrelle sur laquelle repose une main que l’on imagine habillée de mitaines. Entrée de la militante rebelle.
Il est temps que je sorte l’Herbier de prison de son rayonnage. Je feuillette les pages de la préface rédigée par Muriel Pic. Je relis cette description de Rosa L., empruntée à Arthur Gertel (détaché à la caisse de la prison militaire pendant la guerre de 1914-1918), laquelle a sans doute marqué Denise Le Dantec et que Muriel Pic insère dans les pages qui précèdent les carnets de Rosa L. :

« … Pendant ses promenades elle portait des robes d’été claires et vaporeuses qui auraient convenu à une jeune fille de 20 ans, des mitaines blanches à jours, un grand chapeau de paille d’Italie couleur or à larges bords, garni de fleurs et d’un ruban de satin bleu ciel, retombant en deux pans dans le dos. Dans la main une ombrelle de couleur. Son aspect était si étrange à cause de sa petite taille, sa toilette voyante et la figure vieillie, que l’on se retournait sur ce drôle de couple, le sergent (j’avais 36 ans) et sa compagne. » (Herbier de prison, p. 23)

D’autres croquis suivent, tous différents, mais fantaisistes, avec oiseaux (j’en ai compté 9, dans leur bulle de couleur), citations et interrogations – « Est-ce que ça parle de liberté ? » -, arrangements et transformations, notations bibliographiques et fiches biographiques de sinistre mémoire (Waldemar Pabst, Gustav Noske…), ratures, acronymes politiques, fléchages, dates, noms de lieux qui sont autant de jalons de vie (Zamość, Varsovie, Zurich, Berlin, Bavière…) Je déchiffre, obstinée, les pages d’Histoire qui s’ouvrent, noires ; les noms qui couvrent les pages et je découvre ainsi tout un compagnonnage intimement lié à la vie militante de Rosa L. En cours de déchiffrages et au gré de mes hésitations, apparaissent B. Brecht, Ludwig Wittgenstein, W. Benjamin et son interprétation de l’Angelus Novus de Paul Klee. Puis, en lien avec Rosa L, cette citation du philosophe allemand Ernst Bloch, tirée de L’Esprit de l’utopie (1918) : « Le lyrisme de Rosa Luxemburg alors qu’elle est encore enfermée dans sa prison n’a rien d’une faiblesse politique ou d’un détail philosophique… »

Ici, entre ces pages de dessin, chaque citation ouvre sur une interrogation et sur une recherche pour la non-germanophile que je suis. Ainsi des noms de militants, Karl Kautsky et Karl Liebknecht, fondateur avec Rosa Luxemburg de la Ligue spartakiste. Tous deux assassinés à Berlin, le 15 janvier 1919 sous ordres de l’officier allemand Waldemar Pabst. À chaque feuillet ses surprises. Les périodes sombres de l’histoire de l’Europe se mêlent aux dessins et textes biffés, voire supprimés par collages. Le tout, entrelacé d’adages – « La culture n’a pas de nation. La liberté, c’est toujours au moins la liberté de celui qui pense autrement ». Ou encore : « toute larme versée est une accusation. » Et de poèmes, dont il est difficile de distinguer s’ils appartiennent à Denise Le Dantec ou à Rosa Luxemburg.

Ce cahier très original permet en effet d’explorer l’osmose étroite et passionnée qui lie la poète d’aujourd’hui à la poète d’hier :

« le vent recommence à
gémir, et la neige s’
enroule en un tourbil-
lon dont la forme
ressemble à une
bouteille renversée
qui s’élève plus haut que les toits
les voix tracées par les constellations
Et c’est comme si un mécanisme céleste
s’était détraqué »

Le nom de Rosa L. se décline avec ses variantes :

∠ Rozalia Luksemburg (Luksenburg)
∠ Roża Luxemburg
∠ [R. Kruszybska]

De même son portrait, de face et de profil, accompagné d’une mésange – les mésanges charbonnières et leur « tsvi- tsvi » – qu’affectionne la poète. Tout comme les affectionnait la prisonnière, privée de liberté. Ainsi, dans une lettre datée du 2 mai 1917, écrite depuis la forteresse prussienne de Wronke, Rosa L. confie-t-elle à son amie Sophie Liebnecht : « Vous le savez, j’espère malgré tout mourir à mon poste dans une bataille de rue ou au pénitencier. Mais mon moi profond appartient davantage à mes mésanges charbonnières qu’aux « camarades « . » (Herbier de prison, p. 165)

Sous une apparente fantaisie, derrière l’apparence de l’humour, la révolte gronde. Est-ce toujours celle de Rosa Luxemburg ou celle de la poète « engagée » qu’est Denise Le Dantec ? Les voix se mêlent mais les croquis parlent par-delà les mots, là où les mots ne correspondent plus. Plus vraiment, plus tout à fait. Car la poète d’aujourd’hui refuse désormais la violence révolutionnaire et ses extrémismes.
« Malgré tout », elle demeure fidèle à l’esprit de Rosa L., qui lui inspire ces slogans, le premier dans un encadré rouge, le second dans un encadré vert-pomme :

VIVE ROSA, VIVE LA PAIX !

J’ÉTAIS
JE SUIS
JE SERAI

Ainsi, la force rebelle de Denise Le Dantec explose-t-elle dans des formulations vibrantes qu’accompagnent des silhouettes de faucheuse, des squelettes de mains ou des visages tronqués :

          « Le capital et le travail n’ont plus rien à se dire »
Ou, en vis-à- vis :
         « le cri rauque des vautours et des hyènes qui rôdent autour des champs de bataille…

                   rature noire

          « alors nous nous écrions : Nous ne le ferons pas !
            Dans une guerre ? Jamais !
           Cet effroyable massacre réciproque
           Une folie, un enfer sanglant »

Est-ce toujours de l’Allemagne nazie qu’il s’agit là ? D’autres conflits plus actuels s’immiscent-ils sous la plume de la poète, emportée par sa vibrante passion Luxemburg ? Pourtant les noms qui ont marqué la vie de Rosa Luxemburg reviennent occuper la page, noms de militants révolutionnaires, amis et amants – Léo Jogichès, Hans Fiefenbach, Costia Zetkin. Noms d’amies, aussi, Louise Kautsky, « déportée de Westerbork à Auschwitz, Mathilde Wurm, nommée Tilde, à qui elle écrit le 16 février 1917 : « Je me sens chez moi dans le vaste monde partout où il y a des nuages, des oiseaux et des larmes » ; et Mathilde Jacob, « considérée comme l’amie intime de Rosa Luxemburg, sa secrétaire et dactylographe, indifférente à la politique. » (Herbier de prison, p.138)

Les notes se densifient en fin de cahier. Les pages se couvrent de colonnes où dates noms lieux actes se disputent l’espace, hachures et couleurs. Les citations se bousculent se serrent, difficiles à déchiffrer ou à attribuer, dont certaines dénoncent la barbarie commise au nom de l’antisémitisme. Comme dans cette lettre de Rosa L. adressée à Jean Jaurès le 11 octobre 1910 : « Nous avons vu, nous Français, eu temps du nationalisme et dans la crise de l’affaire Dreyfus, à quelles ignominies, à quel déchaînement dangereux de la réaction pouvaient conduire le pseudo-patriotisme et la sauvagerie de l’antisémitisme ».

« Malgré tout », il faut poursuivre. « Malgré le froid, la neige et la solitude, nous croyons – les mésanges et moi – au printemps à venir ! »

Un dernier portrait de Rosa, très émouvant. Une pleine page, comme le portrait d’ouverture, mais qui lui tourne le dos. Rosa a troqué son chapeau de paille d’Italie contre la coiffe bretonne arrondie. Rosa ou Denise ? Denise et Rosa ? Les deux, ensemble. Fusionnement. Regard interrogateur et perplexe de Rosa en Denise, auquel vient répondre le tsvi tsvi de la mésange charbonnière.

 

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