
XXII
Tu lis et tu relis Spinoza – et souvent Lucrèce
Tu penses la poésie comme un « pharmacôn » : un remède et
un poison
Tu te méfies du « nous » quand bien même tu dis avec
Isidore Lucien Ducasse : « La poésie doit être faite par
tous. Non par un »
Tu comprends la « mélancolie de Gauche »
Tu ne perds pas de vue ǂ KiiyiyaVuranInsanlik,
« l’humanité échouée » : Aylan Kurdi, 3 ans, plage de
Bodrum, Turquie, Marie et Fati Dosso, 6ans et 30 ans,
enlacées sur le sable, Fax, Tunisie
Tu dis : « Nos fantômes sont les vôtres »
Tu mets à la mer un des sept « tombeaux de la dignité »
soufflés par la Tunisienne Sadika Keskes
Tu regardes « Green Border »
Tu penses que chacun de nous a une liste de morts à
dresser
Tu sais que savoir ne fait pas nécessairement agir
Tu mesures le risque de ta propre incarnation
Tu constates que le concept de progrès est fondé sur
l’idée de la catastrophe
Tu comprends que « la ruine est au commencement »
Tu dis « montagne, mon beau souci »
Tu penses que la poésie ne changera pas le monde, mais
qu’elle le rendre plus habitable
Tu sais que « l’espoir n’est espoir que lorsqu’il n’est plus
permis »
Tu songes à la « survivance des lucioles »
Dessin de Denise Le Dantec
Tu lis dans le Calendrier de prison de Rosa Luxemburg :
« 18 avril (1918) : Aujourd’hui à 11h30 j’ai
entendu le premier loriot »
Tu songes à l’insomnie de l’univers, et aussi à la rotation
de la Voie lactée
-L’énergie nucléaire jaillit des conduites d’eau
-Les tilleuls sont ouverts comme des étoiles
-Le verre d’eau luit comme un diamant
Tu lis L’Éternité par les astres écrit par Auguste Blanqui
dans le fort du Taureau
Il arrive que tu te promènes dans le Jardin des Tarots ou
de lire Le Livre des champignons ou d’accompagner le
Ger Abraham sous le térébinthe de Moré ou de parler
Perse au milieu des pavots jaunes de la nuit
Denise Le Dantec, Comment entre la lumière, éditions unicité, Collection « Brumes et Lanternes 2025, pp.55, 56, 57.

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