Ph. Angèle Paoli I La Giraglia
Une des constantes de notre époque, c’est de bouger, bouger
sans cesse ; encore et encore, de ne pas stationner, de ne pas
toucher terre. Est-il vrai que si l’on se maintient longtemps
dans un lieu, on finit par se confondre avec lui ? Je me suis déjà
réveillé immeuble, rue, boutique, esplanade ; rarement oiseau,
ou nuage, encore moins vent dans les arbres. Se confondre
avec un paysage n’est pas non plus sans plaisir : là, au moins,
on est traversé.
Je me suis levé à la pointe du jour, avant que notre bateau, le
Cyrnos, ne crois la Giraglia. Le ciel est dégagé, sans nuages.
Le vent est frais, supportable avec une couverture ; cormorans
et mouettes volent au-dessus de nous, et la mer bleu sombre
reprend l’écume de notre sillage. Je suis allongé sur les cordages
de l’arrière-pont, plongé dans des rêveries, au gré du tangage
et du roulis… Mon père me rejoint et me dit soudain d’une
voix claire : – Jean-Louis, sens ce parfum ! Tu le sens ? C’est le
maquis ! Il est là, dès qu’on approche de l’île… Ferme les yeux…
et respire ! J’aurais aimé, à cet instant précis, que notre bateau
s’immobilisât une fois pour toutes, et ne rejoignît plus jamais
le port de Bastia…
***
Si j’observe avec insistance un objet, ou toute autre chose,
y compris des êtres vivants, au bout d’un certain temps, ils
s’effacent, ou entrent en eux-mêmes. Combien de personnes,
de paysages, de lieux… ai-je ainsi perdu ?
je devrais emporter des pierres dans mes poches et les presser
de temps à autre pour me sentir exister.
***
Est-ce que les objets que je touche s’internent en moi, ou
restent-ils à jamais dehors ?
Léger déplacement d’air… Les rideaux bougent… les oiseaux
du balcon s’envolent… Adèle n’est pourtant pas là. Il faut
insister avec les fantômes, être attentif au moindre de leurs
signes. Ce n’est qu’au bout d’un certain temps…
***
L’inconcevable prend des formes concrètes. Le cadavre de
ma mère allongé sur son lit, un soir de janvier 1974, et moi,
en face, agitant dans ma tête mots et phrases, comme seule
défense.
***
Nos fantômes devraient nous revêtir, comme on pose un habit,
ils s’en porteraient mieux. On a beau dire, on a beau faire, ce
qui leur manque le plus, c’est la chair !
Jean-Louis Giovannoni, ICI DÉJÀ PLUS, La vignette de couverture
est de Jean-Michel Marchetti, Éditions Unes 2026, pp. 45, 46, 47, 48, 49.

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