Lecture buissonnière
Tous les romans de Virginia Woolf sont crépusculaires, ils portent l’évidence d’une mort annoncée comme condition même de la vie, de l’intensité d’une vie dont chaque instant présent se détache sur fond de disparition imminente. Cette imminence est un rappel de notre exil fondamental d’être humain, celui qui nous éloigne de tout objet, de toute passion, comme un arrachement lové au cœur même de la possession, une distance faisant suspendre tout attachement à une certaine lumière du jour, une disposition des événements les plus banals en apparence ce jour-là (aller chercher des fleurs elle-même, pour Mrs Dalloway). Ce n’est qu’à la fin du jour, du roman, que s’interrompt la vague des échéances quotidiennes, quand l’écrasement du temps noie toute tentative pour extraire un peu de vie du processus d’anéantissement. Processus qui est cette pulsion de mort même en tant qu’elle habite le vivant pour qu’il perdure (paradoxalement) au minimum de son intensité, jusqu’à perdre son sens même. La fin de l’écrivain anglais à qui l’on doit les sublimes pages de The Waves et tant d’autres, fut une autre page de ses romans, une éclipse de plus dans ce que la disparition offre comme possible au vivant pour qu’il se constitue comme vie. En sacralisant la vie à tout prix, ce que le philosophe Jan Patočka nous rappelle, c’est contre ce que signifie pour l’être humain « être en vie » que l’on agit, car le sacrifice vient nous en rappeler le sens. Le sacrifice est nécessaire, non pas en tant que rite au service du pouvoir, mais en tant que frontière gardée, perpétuée, sans cesse réactivée entre vie et mort, entre les mots des morts et les mots des vivants, et la vie n’est pas à conserver à tout prix dans du formol ou dans la simple consommation des choses, voire des êtres. La disparition la constitue comme sa dimension la plus secrète, la plus intime, et il est bien d’autres manières fort heureusement de s’en souvenir que de mourir volontairement.
D’un suicide, il n’y a rien à dire, que les pleurs des survivants et l’oubli gagnant peu à peu les derniers témoins. Mais qu’il y ait eu acte sacrificiel, de cela peut-être nous pouvons, nous devons être témoins, parce qu’il y va de la langue elle-même, de notre acte de vivants dans l’attestation de ce que l’œuvre admet…
Anne Dufourmantelle, « Création, sacrifice et féminité » in La femme et le sacrifice, « D’Antigone à la femme d’à côté », Folio essais 2025, pp.314, 315

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