TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Pascal Commère | Solitude des plantes

Publié le :

20 juillet 2026

/

Catégorie(s) :

Lecture buissonnière

        « Était-ce pour la Toussaint, ou plus tard en novembre ? Chaque fois qu’il vient, mon frère, j’oublie le jour. Je note sur un carnet, mais la page s’envole. Plus souvent, je perds le carnet…

IMG

          Je ne sais pas grand-chose de mon frère. Il parle un peu pourtant ; à certains moments de la journée du moins. Puis le jour baisse ; il se tait.
         Avec le temps je m’étais habitué à entendre le bruit des mots sur ses lèvres… Comme autrefois dans son garage, il rentre en lui le soir. Ceci n’est pas une image : à la tombée du jour mon frère lentement rapetisse. Ses membres raccourcissent, son cou. Veut-il se cacher dans son ventre ?                Cela n’arrive pas instantanément ; on peut le regarder longtemps sans rien voir. C’est un peu comme la lumière, le soir. Rien n’est encore sombre, rien ne baisse ; quelque chose passe de l’autre côté. (La patine d’un meuble s’éteint ; une abeille se repose, lasse de son bourdonnement…)            La nuit venue, mon frère occupe moins de place dans le fauteuil près de la cheminée. La chose n’est pas sûre ; je dus habituer mes yeux à cette métamorphose. D’abord, ils se refusèrent à enregistrer le moindre changement dans la personne de mon frère, et cela était tellement inconscient de leur part que je crus longtemps à une illusion d’optique. J’accusai la lumière du jour, le mauvais éclairage de la pièce. Était-ce dû à un phénomène d’ombre sur le mur ? Bientôt, je ne reconnus plus celle de mon frère. Je crus comprendre. Il m’était difficile d’accepter que mon frère soit à ce point sensible au déclin de la lumière.
       Mon frère peint. Sans avoir appris, bien sûr ; mon frère n’a reçu aucun apprentissage, et c’est pour cela qu’il ne sait rien. Il connaît la terre, peut lui parler ; ou plus simplement ne rien lui dire. C’est peut-être cela que parler : vivre avec une ombre des jours durant sans dire un mot. La terre lui répond à travers la peinture. Du moins reste-t-il avec elle, tout contre. Il n’est pas une bestiole pourtant, ni une chose gluante qui bave quand on la prend ; mon frère est comme toit le monde. Ou presque.
      Lui qui avait disparu pendant des années… J’acceptais mal de le voir blotti dans son fauteuil, les jambes rentrées dans son ventre. Le temps avait passé, c’était comme si mon frère lui échappait. Mais – cela était autrement blessant- il m’échappait aussi.
     Je revoyais son garage. Oserais-je lui en parler ? Il avait été enfermé assez longtemps ; la moindre allusion à cette époque risquait de déclencher en lui une nouvelle et longue absence. C’est alors qu’il parla. Était-ce un matin (mon frère passe chez nous en automne, quand les jours sont au plus courts) ? Il parla d’affaires. Je crus qu’il évoquait celles qu’il avait laissées ici avant de disparaître. S’il le souhaitait, il pourrait dans la journée donner un coup d’œil au grenier… Son garage y était-il encore ? Je ne me souvenais pas de l’avoir changé de place, et moins encore jeté à la décharge. Mais mon frère ne m’écoutait pas : je n’avais pas parlé.
     La terre n’est pas forcément quelque chose de lourd, qui demande beaucoup d’argent pour l’acquérir. N’est-ce pas elle qu’on porte en soi, qu’on réinvente ? Comme moi, mon frère n’avait rien reçu à sa naissance. Rien, à part ses mains. Lesquelles sont trop petites… Il parlait d’une toile, d’un grand ciel blanc où la vie tient à un seul point. Non pas un gros, mais un petit ; comme un gravier, le trou d’un ver dans la terre. Il ne travaille qu’avec elle. L’hiver, quand il se mouche, il s’essuie le nez dans ses doigts.
     Nous nous sommes assis, l’un en face de l’autre ; poignets posés sur les genoux. Des poissons passaient à mes pieds. Rien d’étonnant ; j’étais au bord de la rivière. Près de la scierie qui n’existe plus. Non loin de là subsistait une ancienne usine électrique, dont il restait seulement les murs et des trous pleins de cailloux et d’herbe, où c’était facile de tomber. Sur l’eau, une ombre dansait – celle de mon frère. Je lançai une pierre. L’ombre ne coula pas.

Pascal Commère, « Solitude des plantes » in Solitude des plantes, Le Temps qu’il fait, 1996, pp.67, 68, 69. 

591882714 10235277100522457 7241839349322988190 n.jpg Plantes

Laisser un commentaire

Articles reliés