TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Emmanuel Moses | Westwest

Publié le :

19 juillet 2026

/

Catégorie(s) :

     

                                                                   Lecture buissonnière

IMGPh. Angèle Paoli, Blanc

Dieux, verrons-nous toujours
    des malheurs de la sorte ?
            (Corneille, Horace.)

Quelque chose a été enlevé, une exérèse a eu lieu, un troua pris place et il va désormais falloir vivre avec ça, avec ce manque, au bord, tout au bord, en bordure de la lèvre.
Certes, c’est apparu soudain, mais d’où ? arrivé quand même petit à petit ? Petits bouts par petits bouts ? Y a -t-il eu ça, un invisible entassement, une affaire secrète jusqu’au coup d’état blanc ? Des intrigues, des préparatifs, des réunions clandestines, des menées, des conciliabules, une stratégie ?
On ne saura pas. On est brusquement devenu idiot, ignare, sans mots et sans voix. Réduit à un regard qui ne cille pas, qui perce et s’appesantit, qui s’enfonce et s’égare, comme on peut s’égarer dans une forêt profonde et sombre, perdant le sens de l’orientation, la notion des heures et des jours, et jusqu’à la conscience de son identité propre. Comme un corps qui serait devenu son ombre, et qui aurait oublié qu’elle fut chair et sang, matière, volume. L’oubli et le saisissement comme seuls réaction ou condition vis-à-vis du blanc qui n’en finit pas d’être. D’être et non d’advenir. Être qui serait action et non état. Le rêve. Un rêve. Le rêve d’un instant qui dure et à qui aucune puissance ne peut dire : « Achève-toi. » Ainsi je me suis tenu devant toute la blancheur du monde et de tous les mondes. Devant une addition de toutes les neiges et de tous les pétales de fleurs blanches depuis la création du monde, des ancolies, des lis et des scabieuses, des corbeilles d’argent et des grands nénuphars, des fleurs de cerisier et du seringat.
Il n’y avait pas d’histoire. L’histoire c’était avant, bien avant. Mais là, devant le blanc de l’image, il n’y avait pas d’histoire
Et je me suis dit : non seulement il n’y a pas d’histoire mais il n’y aura plus d’histoire. Il n’y aura jamais plus d’histoire. C’était un sentiment très étrange, de se trouver face à face avec quelque chose sans qu’il y ait d’histoire, qui, lui-même, n’avait pas d’histoire. Et pas parce qu’il était immense ou surprenant ou radicalement différent de tout le reste, et pas non plus parce qu’il n’avait pas d’histoire, lui, mais parce que c’est le moment, la situation, qui n’avait pas d’histoire. Pas rejeté par l’histoire, non, arraché à l’histoire, sans la douleur, même si la douleur n’en était pas totalement absente. C’était une image sans histoire, même si du fait d’exister, d’être de l’être, elle appartenait à l’histoire de l’être, mais ça, c’est ne rien dire.
Peut-être que cette image était un symbole. Je ne l’ai pas pensé alors mais maintenant, en revivant l’image, tout ce blanc, si lent, si impérialement présent, je me demande si ce n’en était pas un. On appelait ce genre de symboles des signifiants, du temps des pères, et au temps des fils, le terme peut reprendre cours. Un signifiant, donc, sans histoire. Pare que les symboles ou signifiants n’ont pas d’histoire ? Peut-être aussi. Mais pas seulement.

Emmanuel Moses, « Westwest 1. » In Westwest, Récits, la rumeur libre ÉDITIONS, 2026, pp.39,40.

 

IMG

Laisser un commentaire

Articles reliés