Lecture buissonnière
Chapitre X
On appelle virga l’ultime lambeau de
pluie, incliné par le vent, qui pend encore à
la base du nuage qui passe tandis que plus
aucune goutte ne tombe sur la terre.
Ce bout de rideau déchiré qui traîne dans
le ciel, recourbé, effiloché, arrondi par le
vent qui l’éloigne du lieu où on se trouve
– qui indique que la pluie a cessé, qu’elle
s’est interrompue juste un peu au-delà de
la virgule sombre -, est véritablement une
ponctuation, faiblement encrée, humble
témoin grisâtre, qui suit la lourde nuée du
nuage.
Phrase qui hésite à s’effondrer encore sur
le site auquel elle dit adieu,
qui se demande si elle va se détacher en
une ultime petite averse sur le visage, sur les
cheveux, sur le dos,
sur le champ, sur la forêt, sur la mer,
qui s’en abstient.
Dernières gouttes de pluie si irrésolues
dans le ciel, confiées aux différends de la
brise, de la saison, de la rafale, du poids, du
hasard.
Pauvre et faible jet qui oscille au-dessus de
la campagne, des mares, des fossés, des prés.
Ultima linea rerum …
Ultime ligne des choses qui hésite entre
les baies d’un tilleul, la margelle d’un puits,
le toit d’une chapelle, le petit bosquet qui
entoure les tombes.
Pascal Quignard, Il n’y a pas de place pour la mort, roman,
Deuxième Partie, chapitre V, pp. 82,83, Éditions Hardies 2026.

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