TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Cécile Wasjbrot | Totale éclipse

Publié le :

09 juillet 2026

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                                                  8 Juillet 2026
Mort à Faro (Portugal) de la chanteuse britannique Bonnie Tyler: « Total Eclipse of the Heart »

« Et quand l’aède reprend son chant, les pleurs d’Ulysse reprennent. Le remarquant, le roi Alcinoos prie Démodocos d’arrêter. « Depuis que nous dînons et que l’aède s’est levé, /notre hôte n’a pu retenir ses larmes/ et ses soupirs ; sans doute, un deuil accable son esprit. »

À quoi sert une chanson si on ne peut l’écouter dix, quinze fois de suite, si elle n’exprime pas e qu’on ressent au moment où on l’entend, si elle n’exprime pas mieux qu’on ne le pourrait des choses enfouies ou à fleur de peau, une partie de notre vie ? De retour chez moi j’avais mis un refrain qui me taraudait, une sorte de confidence presque murmurée, once upon a time I was falling in love, now I am just falling apart – autrefois je tombais amoureuse, maintenant je tombe en morceaux. Je n’y peux rien. Totale éclipse du cœur. Rien faire d’autre qu’entendre cette chanson pour la centième fois, trop fort, me laisser submerger par l’orchestration, la voix rauque, et attendre. Attendre qu’il revienne, espérer. Ai-je jamais attendu ainsi ? Quelqu’un que je ne connais pas. Je croyais avoir renoncé, m’être consacrée à l’art, faire de mon mieux, rendre mon travail unique, en tout cas repérable, voir des expositions, être en contact avec d’autres photographes en pensant toujours à l’art, au métier, atteindre un jour peut-être, la célébrité, au moins une renommée. Je croyais avoir décidé de donner la priorité aux images et non à la vie […] Je parlais de guerres que je n’avais pas connues, d’un matériel que je n’utilisais pas, au nom de l’Histoire et de la nécessaire connaissance du passé, mais devant cette ombre d’homme, rien ne tenait plus. Total Eclipse of the Heart, au milieu du refrain – Once upon a time I was falling in love – la pluie avait cessé. And now I am falling apart. Je retourne au café chaque matin en espérant qu’il reviendra. J’y suis à l’ouverture et je n’ose pas partir.
Turn around. Retoure-toi, regarde-moi. Every now and then I get a little bit lonely. Par moments je me sens un peu seule. Par moments ? À chaque instant. Cette solitude que je croyais avoir choisie ou à laquelle je m’étais habituée, résolue, voilà qu’elle me pesait, qu’elle devenait insupportable. Comme la pluie de la veille qui n’avait cessé de tomber, de s’abattre, transformant le monde en un brouillard liquide étendu sur les pensées et les choses, les sentiments […] Turn around. Retourne-toi. Le café avait à peine ouvert, l’entrée était encombrée de cageots de salades et de fruits. J’ai repris ma place de la veille alors que j’aurais pu m’asseoir au fond comme j’aimais le faire d’habitude mais je suis allée sur la banquette intermédiaire, ni trop près de l’entrée ni trop loin, d’où j’avais une vue directe sur la porte – comme si être à la m^me place pouvait provoquer les mêmes événements.
Once upon a time there was light in my life, now there’s only love in the dark. Autrefois il y avait de la lumière dans ma vie, maintenant il n’y a que l’amour dans le noir. Même pas d’amour dans le noir, dans la mienne. Total eclipse of the heart. Les paroles sont presque simplistes et l’orchestration plutôt kitsch, et pourtant la chanson agit, chaque pulsation de la batterie frappe au cœur, et cette phrase – total eclipse of the heart– correspond si bien à ma vie…

Cécile Wasjbrot, Totale éclipse, Christian Bourgois éditeur, 2014, pp.51, 53, 54.

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