Depuis Battery Park, où la vue sur la statue de la Liberté et, au-delà d’elle, sur Ellis Island, est restée la même malgré les continuelles métamorphoses d’une mégalopole héritière « tout à la fois d’Athènes, d’Alexandrie et de Persépolis » sans jamais trouver le sommeil, Perec fait la traversée vers Liberty Island pour rencontrer le surintendant de l’île. On lui montre un film de la BBC, America, dont il regrette « l’esprit télé assez plat », l’absence de silences, l’échantillonnage de témoignages.
De retour à Manhattan après une nouvelle traversée, il déjeune de pastrami, glace et apple pie puis achète des chaussettes blanches chez un juif libanais. Comment savoir ce qu’au cours de cette journée il a bien pu se dire, ce à quoi il a pensé ou n’a pas voulu penser ? Le soir, il dîne de tortellinis et gâteau au chocolat dans un restaurant de la 22nd Street et 10th Avenue.
***
Avant de tourner Récits d’Ellis Island en juin 1979, Perec et Bober avaient d’abord fait un séjour de repérages. Partis du Havre en cargo pour éprouver la durée de la traversée jusqu’à New-York, ils voulaient faire l’expérience de cet espace-temps océanique traversé par des milliers d’émigrant.e.s l’aube du siècle. De ce voyage, il reste un carnet de notes soignées et une série de polaroïds pris à intervalles irréguliers depuis le pont supérieur ou à travers le hublot, dans la brume ou au lever du soleil. Il écrit : « C’était merveilleux. »
***
J’ai découvert ces polaroïds de l’écrivain qui ne photographiait rien ni personne, un jeudi après-midi, dans les locaux de l’Association Georges Perec où l’on peut se demander s’il ne débarquera pas d’un instant à l’autre. Des cliché s que je n’ai pas voulu capturer avec mon téléphone, à l’exception du tout premier – un monochrome d’un blanc lacté qui m’a troublée. Je voulais ainsi m’obliger à me souvenir des images d’après leurs légendes, scrupuleusement consignées par Perec au fil du temps qui lui semblait parfois immobile.
6h magnifique coucher de soleil
6h1/4par le hublot
6h20 lever de soleil
8h vue de la bibliothèque
Marcelline Delbecq, D’Ellis Island, l’Œilébloui, La collection Perec 53,16/53, 2026, pp.20, 23, 24, 25.

Laisser un commentaire