TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Brina Svit | Adiós à Buenos Aires

Publié le :

24 avril 2026

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                                                                             Lecture buissonnière (extrait)

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Dans ma vie de danseuse de tango, j’ai rencontré beaucoup de tangueros, comme on dit. L’un d’eux, je m’en souviens très bien, un Hongrois avec qui j’ai dansé à Ljubljana, m’a dit plus ou moins la même chose. Toutes les danseuses avec qui j’ai dansé dans ma vie ! s’était-il exclamé. Je donne un numéro à chacune, et je marque quelques lignes à côté pour m’en souvenir, avait-il ajouté.
Moi je ne donne pas de numéros à mes danseurs. Je ne rédige pas non plus quelques lignes à côté de leurs noms. En revanche, j’ai écrit un roman entier sur l’un d’eux, Coco Orlando Dias, dans lequel figurent quelques autres danseurs, Fabian en premier lieu, qui en réalité s’appelle Sergio, mais aussi Jorge, de son vrai nom, celui qui habite sur Armenia. Puis mon ami Silvio Kantor, un vieux syndicaliste qui avait quelque chose que les autres n’avaient pas et qui s’appelle : la conscience politique. Et Dani El Flaco, la gloire internationale, décédé depuis, sans oublier celui avec qui je n’ai jamais dansé, mais qui m’a prise dans ses bras comme si on allait le faire, Oscar de son vrai nom, alias Ocho, caïd de la cocaïne, décédé, lui aussi.
Et puis il y a Eduardo Ros, taxi dancer, comme on nomme ceux qui travaillent dans le tango et se font payer pour danser qui s’appelle vraiment Eduardo mais pas Ros, et qui m’a donné l’idée du personnage masculin du roman Une nuit à Reykjavík. Je l’ai rencontré dans une milonga à Buenos Aires, enfin, je le regardais de loin, un beau gars en chemise blanche et pantalon sobre. Lui aussi me regardait, sans me faire ce fameux cabeceo, un petit signe de la tête pour dire d’accord, viens, lève-toi, on danse cette tanda ensemble. Tant pis, on va arrêter les frais, ai-je pensé en détournant le regard. Et voilà qu’un soir, à Paris cette fois, au Latina, la fameuse tanguería qui n’existe plus, ce même danseur pose la main sur mon épaule, souriant, toujours en chemise blanche, toujours aussi charmant. Ce soir, je peux danser avec toi, dit-il. Plus tard, quand on est descendus boire un verre, il m’a expliqué qu’à la milonga de Buenos Aires, il travaillait. Il était avec une cliente, une Danoise, et ne pouvait pas danser avec moi, même s’il en avait envie. Tu te fais payer aussi pour autre chose que danser ? lui ai-je demandé. Une seule fois, mais pour beaucoup d’argent, a-t-il répondu. Il voulait me raconter toute l’histoire, mais je l’ai arrêté. Non, s’il te plaît, ne me raconte pas. Je le ferai, moi, ai-je pensé.
Il y a mon premier maestro, Robinson, avec qui je prenais des cours particuliers lors de mon premier séjour à Buenos Aires, dans un quartier éloigné et peu recommandable. Robinson m’a tout appris, même si j’ai pris un tas d’autres cours depuis. Il dansait avec moi pendant tout le cours, me montrant des adornos pour femme, les petits mouvements du pied pour embellir sa danse. Tu as de jolies jambes, profites-en, répétait-il. Il m’a enseigné à écouter la musique, à distinguer les orchestres, car on ne danse pas pareil sur un Di Sarli, un Troilo, un D’Arienzo ou un Pugliese. Pugliese, par exemple, c’est comme un orage, avec ses éclairs, ses tonnerres et ses silences, qu’il faut savoir entendre et interpréter. Il est exigeant, pointilleux, ambitieux, voulant faire de moi une bonne danseuse. Impatient aussi, pour ne pas dire coléreux, capable de me faire pleurer pour un rien, un misérable petit pas en avant, je me souviens très bien. Il y a quelque chose qui ne va pas avec ton pas en avant, a-t-il déclaré un jour, après avoir dansé plusieurs fois de suite un bout de tango avec moi. Tu ne peux pas faire un simple pas en avant ? Un pas normal, un pas naturel. Tu ne sais pas ce que c’est un pas naturel ? commençait-il à s’énerver, me faisant répéter encore et encore la même séquence. Non, au bout d’une demi-heure, je ne savais plus ce qu’était un pas naturel, puis ça allait comme ça, c’en était fini avec lui et son mauvais caractère, je ne reviendrais plus jamais dans son quartier pourri, jamais, jamais… Tu ne vas quand même pas pleurer pour un petit pas, non ? Viens, on va aller déjeuner ensemble. Et on reverra ça demain….
Brina Svit, Adiós à Buenos Aires, Éditions Gallimard 2026, pp.35, 36, 37.

 

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Aux Éditions Gallimard

• Con Brio, 1999.
• Mort d’une Prima Donna Slovène, 2001. Prix Pelléas 2001.
• Moreno, 2003. Prix du Rayonnement de la langue et de la littérature françaises 2003.
• Un cœur de trop, 2006, Prix Maurice-Genevoix de l’Académie Française 2006.
• Coco Dias ou la Porte Dorée, 2007, Prix Folie d’encre 2007.
• Une Nuit à Reikjavík, 2011, Prix littéraire européen Madeleine Zepter 2011.
• Visage Slovène, 2013.
• Les cycles de la révolte, 2024
• Nouvelles définitions de l’amour, 2017.

Aux Éditions Arléa
• Le Dieu des obstacles, 2021.
Aux Editions L’Arbre qui marche
• Ljubljana, 2025.

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