Photo de Guidu Antonietti (Par la fenêtre ouverte)
Un abri dans l’ouvert. Ce titre mystérieux et complexe aimante ma curiosité. Et mon attente. Toutes deux, attente et curiosité, sont momentanément mises en suspens et détournées par le sous-titre : Carnets. Il s’agit en effet de notes qui s’étirent sur quatre années, de 2018 à 2022. La proximité des deux titres de ce recueil forme, à première vue, un ensemble paradoxal. D’un côté, des réflexions personnelles, intimes et familières, de l’autre un titre poétique, fondé lui aussi sur un paradoxe qui met en évidence deux pôles contraires, intérieur /extérieur. Avec de manière implicite, la nécessité d’un repliement, jouant le rôle de protection, mais dans un lieu ouvert – sur l’accueil. Sur le monde, sur l’autre ? La lecture de ces notes apportera sans doute des réponses. Empruntée à Rainer Maria Rilke, la lecture de la première épigraphe s’inscrit dans la méditation que sa traduction et sa lecture de la Huitième élégie de Duino inspirent à Roger Munier.
Je cherche l’ouvert et je cherche un abri.
Un abri dans l’ouvert.
Les deux lavis de colette Deblé, deux femmes assises en tête à tête, l’une en ouverture du recueil, l’autre en fermeture, confirment cet état de méditation, qui combine à la fois intérieur/extérieur. Quant à la lectrice que je suis, je cherche d’emblée un interstice où me glisser pour entrer en résonance avec ce dernier recueil de Françoise Ascal.
Dès les premiers paragraphes, à la date du 7 janvier, je croise Colomban, moine voyageur que j’ai en partage avec la poète. C’est lui, le moine voyageur, qui ouvre la voie que je cherche et me guide à travers « les territoires de prédilection » dans lesquels tous deux dialoguent pour moi. La poète et le moine. Le recueil s’inscrit d’emblée du côté de « l’écriture au calame et les enluminures. Et offre une « belle matière à brasser, passant de l’intime à une histoire collective. » On retrouve Colomban, quelque temps plus tard,
le 7 février d’abord – « Je n’en oublie pas pour autant Colomban, mais il me manque tant d’informations historiques » -, puis le 9 février,
jour de neige passé au coin du feu en écoutant Schubert : « Colomban fera charnière avec les Prairies et les Étangs. – Paysages si affectionnés par Françoise Ascal.
Colomban. Colomban de Luxeuil. Avant d’arriver à Luxeuil, en Haute-Saône, le « moine nomade », né en Irlande, est passé en Écosse, à Aberdeen, avant de se rendre en Bretagne, puis de sillonner la Gaule. Il semble même qu’il soit arrivé jusque dans le Cap Corse, avant de se retirer en Émilie-Romagne pour y mourir. En pointillé dans l’œuvre de Françoise Ascal, Colomban draine avec lui nombre d’autres noms tutélaires. Le peintre Odilon Redon, par exemple, pour lequel la poète rêve d’ouvrir un chantier. L’a-t-elle fait ? À ce jour, je l’ignore. Mais il y a eu en amont de ces derniers carnets, d’autres carnets. Et d’autres recueils, consacrés aux peintres de prédilection de la poète : Rothko, bien sûr, en 2009 ; et Grünewald, en 2021, mais aussi Monet et Courbet. Et Constable, que la poète associe à Claude Lorrain. Et tant d’autres encore. Mais aussi Corot. Corot surtout, qu’elle affectionne tout particulièrement, à qui elle consacre un recueil : La Barque de l’aube, Camille Corot (2018).
À la date du 19 août, la poète note dans ses Carnets de 2017 :
« Mon texte sur Corot vient au jour avec fluidité. Corot est un humble, un modeste. Il ne fait pas peur façon Grünewald. C’est un proche. »
Ainsi s’établissent des lignées ; se répondent les échos qui fondent une existence.
Et voyageuse à mon tour, j’explore les pages de ma revue Terres de femmes, dont certaines ont été récemment sauvegardées. Quelle joie de retrouver textes et notes consacrés à la dame de Melisey. Ainsi, à la date du 10 août 2017, je peux lire la note suivante :
« Balade à Saint-Colomban. C’est un lieu qui évoque les petites chapelles bretonnes visitées durant plusieurs étés au moment de “L’art dans les chapelles”. Rencontre alchimique entre la roche, les arbres, la pierre, le ciel. Une densité qui diffuse son énergie. »
Et sous ma plume, cette observation :
« Quant à Colomban, moine irlandais du VIe siècle à qui la poète consacre réflexions et pensées, Françoise Ascal en doit la découverte à sa dilection pour la région de Melisey :
« Si j’ai découvert Colomban, c’est en raison de mon attachement au pays des mille étangs et non l’inverse. Cependant je ne soupçonnais pas que j’allais croiser chez lui une passion de l’écriture qui allait faire écho à la mienne. Des années durant, j’ai travaillé le geste calligraphique auprès d’un maître irakien, dépositaire de la tradition de l’époque de Bagdad… »
Côté musique il n’y a pas que Schubert. Il y Bach, il y a Haendel. Il y a aussi Monteverdi, dont Le Couronnement de la Vierge la laisse éblouie et perplexe :
« Hallucinant, ces passages d’un monde à l’autre, ces écarts possibles dans l’humain. » ajoute-t-elle, « c’est une œuvre somptueuse, d’une beauté qui « passe l’homme ».
Côté écriture, les « autres » de Françoise Ascal sont très divers et très nombreux. Parmi les femmes, l’on croise Virginia Woolf, mais surtout Katherine Mansfield. KM. Grande absente pour laquelle elle voudrait ouvrir un chantier. Mais à quoi bon ! Le doute s’installe qui ronge la poète, l’oblige à se consigner sur ses dialyses, à prendre du repos, à écouter son corps qui l’obsède et lui joue des tours, la paralyse :
« Doute sur le chantier KM. Quel sens pour aujourd’hui ? Aujourd’hui que je ne connais pas. Suis déconnectée de l’aujourd’hui commun. Ne sais rien des trépidations urbaines. J’habite un territoire à l’écart. » (18 mai.)
Est-ce la maladie qui la rend si amère, si peu confiante en elle-même, alors même qu’elle offre tant de lieux où habiter hors du monde inhabitable qu’est devenu le nôtre ! Peut-être les mauvaises nuits passées à supporter les jambes lourdes, les prurits dévastateurs, et les lendemains de fatigue à vivre attachée aux protocoles, y sont-ils pour beaucoup. À propos de Louis-René Des Forêts et de son Ostinato qu’elle n’a pas aimé, elle confie :
« Mes grandes idées ne m’ont préparée à rien. L’échec de ma vie est celui de ma vie intellectuelle. Le divorce entre mes lectures et le passage à l’acte. La partie la plus riche aura été l’émotionnel contre lequel j’ai tant lutté. » C’était le 22 avril 2018. Elle n’est pas seule à s’interroger sur ce point. Mais du moins est-elle lucide et courageuse de se dire telle qu’elle est et telle qu’elle se pense.
Ainsi dans ces carnets qui s’étirent sur quatre années, nulle stratégie, nulle hiérarchie. La poésie et les réflexions de haute teneur côtoient les détails quotidiens triviaux. La beauté de la nature et de l’art, le monde cruel et froid des hôpitaux. Ainsi, les carnets qui portent le beau titre Un abri dans l’ouvert sont-ils tissés de confidences sur le corps, de réflexions suscitées par de nombreuses lectures, méditations taoïstes, fréquentations de poètes et de peintres, interrogations multiples sur elle-même et sur ses choix d’écriture :
« Ici, dans ces carnets, dois-je être plus réservée sur ma maladie ? Faut-il faire disparaître le mot dialyse ? Évoquer les incertitudes du corps sans les nommer ? Ou foncer direct ? Beaucoup de questions quant à la pudeur ou l’impudeur, l’intime qui doit le rester ou le partage possible des maux. » (24 mars)
Ces questions taraudent, qui reviennent et rythment les jours, apportant leur lot de dégradations nouvelles, de souffrances nouvelles et d’incertitudes. Les termes qui accompagnent ces évolutions, sont inquiétants, incompréhensibles, menaçants.
« Les résultats sont mauvais. Il faut poser un cathéter en urgence dans la jugulaire. Passer à l’hémodialyse trois fois par semaine.
Adieu la petite liberté accommodante dont j disposais. Il va falloir tout repenser. » (15 décembre)
Et sur la même page mais quelques jours plus tôt, avant de passer à 2019, cette définition par la poète de ce que sont ses Carnets :
« C’est le journal d’une retirée du monde ne voyant pas plus loin que les parois de son terrier ou la haie de son jardin. »
Mais dans le jardin, justement, n’y a-t-il pas « l’osmonde royale, somptueuse. » ?
Et la poète en bonne observatrice de cette nature qu’elle aime tant, d’ajouter :
« Étagement de cuivre jaune, safran, or, cuir brun sur fond de vert pareil à celui des houx persistants. C’est d’une grande beauté. Réussir à la voir me rassure, me laisse penser que tout n’est pas fini. » (30 novembre)
Tout à la fois dense et éprouvant, d’une grande richesse, le recueil de Françoise Ascal n’échappe pas aux paradoxes qui malmènent sa vie (ainsi que toute vie ?). Prise dans l’étau d’une maladie exigeante, elle n’a de cesse que de convoquer les paysages intérieurs qui l’habitent et viennent doubler avec une force intense, les paysages extérieurs auxquels elle est attachée et qui lui sont essentiels. Il y a aussi, pour reprendre des forces et pour continuer à vivre, les projets qui se profilent comme autant de cairns qui balisent une route noyée dans le brouillard :
« Projets : Revenir au chantier KM. Rassembler mes poèmes inédits.
Écrire à partir des Brumes de Caroline. » (7janvier 2020)
Le projet prend tournure, se concrétise, qui rend compte de l’évolution psychique de la poète :
« Envoyé les Brumes à Caroline ; Suis heureuse de ce projet. Hâte de le voir s’incarner. Me sens en évolution. Étrange à mon âge ! Quelques scories paraissent se détacher de moi. Plus de liberté, davantage d’authenticité, moins d’afféteries, moins d’ego. D’une certaine manière l’approche de la mort – son ombre – accompagne et lave. » (20 septembre)
La dernière note de ce recueil pourrait nous ramener à la poésie, à Bernard Noël, à Hölderlin ou à Rilke, dont l’exergue de Roger Munier semble reprendre les vers de la « Huitième » Élégie de Duino et la réflexion sur l’« Ouvert ». Il n’en est rien, encore que, il faudrait peut-être pousser plus loin l’analyse… elle se clôt sur la vision de « la petite pigeonne qui a fait son nid dans la glycine sous ma fenêtre, à portée de regard depuis ma table de travail… »
La vie continue, pour la pigeonne qui a donné naissance à un pigeonneau « balourd et maladroit », lequel a fini par prendre son envol. Pour la poète la décision est prise. Elle met fin à l’« aventure commencée en hiver 1978-1979 ».
Mais, ajoute-t-elle, « la porte de l’écriture n’est pas fermée. »

Françoise Ascal I Un abri dans l’ouvert, Carnets 2018-2022, Lavis Colette Deblé, Al Manar 2025.
Laisser un commentaire