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TESTAMENT
(extrait) Il se peut que la Muse rie Elle-même, sous ces rameaux Tirés de la sauvagerie Où se cachaient les animaux Humains, enfants de la Nature. Domestiqué par la culture Du savoir, il produit des fleurs Presque toutes de rhétorique : Même le poète lyrique Se tient au rang des bateleurs. Il a fallu l’énorme orage Orchestré par Victor Hugo Pour retrouver un peu la rage Saine du Franc, du Hun , du Goth ; L’amertume de Baudelaire, L’impatience et la colère De Lautréamont et Rimbaud Qui, précipitant le ravage, Mirent la parole sauvage En désaccord avec le Beau. Ainsi qu’en somme au siècle Seize, On crut pouvoir l’aménager D’abord comme un parc à l’anglaise, Ici verger, là bocager Puis, de Marot jusqu’à Malherbe, On vit graduellement l’herbe Des sous-bois tourner au gazon, Les layons se border de chaînes, Fûts des hêtres et troncs des chênes S’aligner comme en garnison, Le plus souvent douze par douze Au garde à vous ou paradant Tout au long de chaque pelouse Où les causeurs, en bavardant, Démontraient ainsi que leur monde, Quand on le surveille et l’émonde, Est bien à coup sûr le meilleur : Un univers où tout gravite Autour du Soleil dont l’orbite Tient clerc, serf, prince et rimailleur. […] Mais quand la langue se rebelle Contre elle-même, par dépit, Elle qui fut hardie et belle Et ne connaît plus de répit Qu’elle ne trouve un artifice Ou ne consente un sacrifice Qui mime ses premiers élans Et le naturel de ses charmes, Elle sent croître ses alarmes Enchérit sur les insolents : Se farde à l’excès, se débraille, Jure, fume, rote, boit sec, Prend des poses à la canaille Comme les filles de Lautrec ; Ivre, au besoin, se prostitue, Rigole, insulte, s’évertue, Faute de plaire, à faire peur Avec des mines de sorcière Et, dans la fange ou la poussière, Prend pour extase sa stupeur. Mais sait-on ce qu’elle y contemple ? D’aucuns disent : c’est l’Absolu. D’autres la donnent en exemple D’un temps désormais révolu : La poussière qu’elle va mordre Est tout ce qui reste d’un ordre Dont le poète a secoué Le joug. Donc que nul ne s’encombre Du vieux rafiot vers qui sombre : Seuls des gâteux l’ont renfloué. Allons, la rime, à quoi ça rime ? Que chaque horrible travailleur Qu’elle veut charmer la réprime, Le pire y sera le meilleur. Jacques Réda, « Testament », Le Testament de Borée, Fata Morgana, 2020, pp. 37-40.
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JACQUES RÉDA![]() Jacques Réda Sète, festival Voix Vives de Méditerranée en Méditerranée 31 juillet 2015 Ph. ©Pierre Kobel ■ Jacques Réda sur Terres de femmes ▼ → 24 janvier 1929 | Naissance de Jacques Réda → L’aurore hésite → La course → L’homme et le caillou → 4 mars 1970 | Jacques Réda, Il s’est mis à neiger (hommage à Jean-Philippe Salabreuil) ■ Voir aussi ▼ → le site Jacques Réda → (sur Terres de femmes) Bernadette Engel-Roux | Le nom des choses [Une lecture de Jacques Réda, extrait] |
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