TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

24 avril 1906 | Alexandre Blok | L’Inconnue

Publié le :

24 avril 2007

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Catégorie(s) :

Éphéméride culturelle à rebours
« Poésie d’un jour »



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Image, G.AdC







L’INCONNUE


« Au-dessus des restaurants, le soir,
L’air est épais, sauvage et lourd,
Et règne sur les cris d’ivrognes
Un souffle de printemps malsain.

Au-dessus des rues poussiéreuses,
De l’ennui des villégiatures,
Luit le bretzel du boulanger,
Un enfant pleure quelque part.

Et aux barrières, chaque soir,
Le melon collé sur l’oreille,
Les hâbleurs patentés promènent
Des dames dans les fossés.

Les tolets grincent sur l’étang,
Une femme glapit au loin,
Et, dans le ciel, on voit le disque,
Blasé, stupide, grimacer.

Et chaque soir, mon seul ami
Vient se refléter dans mon verre,
Comme moi il est étourdi
Par le liquide âpre et étrange.

Tandis que les laquais somnolent
Plantés près des tables voisines,
Des ivrognes aux yeux de lapin
Proclament : « In vino veritas ! »

Et chaque soir, à l’heure dite
(Ou est-ce un songe qui me vient ?),
Une taille svelte, serrée de soie,
Paraît dans la vitre embrumée.

Et, passant entre les ivrognes,
Toujours seule, d’un pas lent,
Sentant le parfum et la brume,
Elle s’assoit près de la fenêtre.

Et les légendes d’autrefois
Imprègnent la soie élastique,
Les plumes noires de son chapeau
Et les bagues à la main étroite.

Charmé par l’étrange présence,
Au-delà de ce voile noir,
Je vois un rivage enchanté,
Je vois un lointain enchanteur.

J’ai la garde d’obscurs mystères,
Je dois veiller sur un soleil,
Et l’âpre vin a pénétré
Tous les méandres de mon âme.

Et les plumes d’autruche penchent,
Se balancent dans mon esprit,
Et ces yeux bleus, ces yeux sans fond
Sur le rivage, au loin fleurissent.

Mon âme recèle un trésor,
La clef m’en a été confiée !
Tu as raison, ivrogne, je sais :
La vérité est dans le vin. »

Ozerki
24 avril 1906



Alexandre Blok, La Ville, in Le Monde terrible (Livre deuxième [1904-1908]), Gallimard, Collection Poésie, 2003, pp. 144-146. Traduit du russe par Pierre Léon.





НЕЗНАКОМКА


По вечерам над ресторанами
Горячий воздух дик и глух,
И правит окриками пьяными
Весенний и тлетворный дух.

Вдали над пылью переулочной,
Над скукой загородных дач,
Чуть золотится крендель булочной,
И раздается детский плач.

И каждый вечер, за шлагбаумами,
Заламывая котелки,
Среди канав гуляют с дамами
Испытанные остряки.

Над озером скрипят уключины
И раздается женский визг,
А в небе, ко всему приученный
Бесмысленно кривится диск.

И каждый вечер друг единственный
В моем стакане отражен
И влагой терпкой и таинственной
Как я, смирен и оглушен.

А рядом у соседних столиков
Лакеи сонные торчат,
И пьяницы с глазами кроликов
«In vino veritas!» кричат.

И каждый вечер, в час назначенный
(Иль это только снится мне?),
Девичий стан, шелками схваченный,
В туманном движется окне.

И медленно, пройдя меж пьяными,
Всегда без спутников, одна
Дыша духами и туманами,
Она садится у окна.

И веют древними поверьями
Ее упругие шелка,
И шляпа с траурными перьями,
И в кольцах узкая рука.

И странной близостью закованный,
Смотрю за темную вуаль,
И вижу берег очарованный
И очарованную даль.

Глухие тайны мне поручены,
Мне чье-то солнце вручено,
И все души моей излучины
Пронзило терпкое вино.

И перья страуса склоненные
В моем качаются мозгу,
И очи синие бездонные
Цветут на дальнем берегу.

В моей душе лежит сокровище,
И ключ поручен только мне!
Ты право, пьяное чудовище!
Я знаю: истина в вине.


24 апреля 1906, Озерки


Александр Блок. Избранное. Москва, « Детская Литература », 1969.






Blok
Image, G.AdC



L’INCONNUE D’ALEXANDRE BLOK


« Tant de choses ont été dites sur ce poème plus que célèbre, sur sa grâce, son atmosphère, ses mystères ! Voici comment Blok décrit L’Inconnue dans De la situation actuelle du symbolisme russe : « Ce n’est pas simplement une dame en robe noire avec des plumes d’autruche sur son chapeau. C’est un alliage diabolique entre des mondes nombreux, principalement entre les mondes bleu et lilas. »
Anna Akhmatova écrivait au philologue Sergueï Stein, le 11 février 1907, que, bien que L’Inconnue lui rappelait Brioussov de façon étonnante, elle trouvait le poème « magnifique, c’est un entrelacement de vulgarité quotidienne et d’une vision éclatante et divine ». Innokenti Annenski, le poète préféré d’Akhmatova, écrivait quant à lui, dans la revue Apollon : « Quel manque de goût – quelle maladresse, c’est fantastique – tout cela est laid jusqu’à l’impertinence. Et pourtant, c’est ce qu’il faut pour que l’on puisse sentir l’approche de la divinité. » Pour Goumilov, L’Inconnue était « une sirène de la ville, exigeant de celui qui tombait amoureux d’elle de renoncer à son âme. »

Pierre Léon, in Alexandre Blok, op. cit., p. 342.


■ Voir aussi ▼

→ (sur Esprits nomades) la
traduction de « L’Inconnue » par Serge Venturini (+ un commentaire critique de Serge Venturini)



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4 réponses à “24 avril 1906 | Alexandre Blok | L’Inconnue”

  1. Au-delà des évocations déjà citées, je ne peux m’empêcher lisant ce poème de penser à la Fantaisie de Nerval, Il est un air pour qui….. et à l’image du dernier quatrain :
    Puis une dame, à sa haute fenêtre,
    Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
    Que, dans une autre existence peut-être,
    J’ai déjà vue… et dont je me souviens !

  2. …ou à une autre figure emblématique « L’Inconnue de la Seine » qui fascina Rilke, Nabokov et Aragon.

    OU

    « Nous avons fait la nuit je tiens ta main je veille
    Je te soutiens de toutes mes forces
    Je grave sur un roc l’étoile de tes forces
    Sillons profonds où la bonté de ton corps germera
    Je me répète ta voix cachée ta voix publique
    Je ris encore de l’orgueilleuse
    Que tu traites comme une mendiante
    Des fous que tu respectes des simples où tu te baignes
    Et dans ma tête qui se met doucement d’accord avec la tienne avec la nuit
    Je m’émerveille de l’inconnue que tu deviens
    Une inconnue semblable à toi semblable à tout ce que j’aime
    Qui est toujours nouveau


    Paul Eluard, Facile [1935], in Œuvres complètes, I, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, pp. 465-466.

  3. merci, je ne savais où le retrouver et je vous le fauche

  4. La lecture de L’Inconnue de Blok, poème aux accents de « modernité » baudelairienne, me renvoie à « À une passante »

    La rue assourdissante autour de moi hurlait.
    Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
    Une femme passa, d’une main fastueuse
    Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

    Agile et noble, avec sa jambe de statue.
    Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
    Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
    La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

    Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
    Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
    Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

    Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
    Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
    Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

    Charles Baudelaire, Tableaux Parisiens in Les Fleurs du Mal, Œuvres complètes, Éditions Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1961, p. 88.

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