Béatrice Bonhomme
Laudation de Béatrice Bonhomme pour Angèle Paoli,
Sa voix sous les voix (Paris, Octobre 2025)
Angèle Paoli est née à Bastia. Elle a enseigné pendant de nombreuses années la littérature française et l’italien. Elle vit actuellement dans un village du Cap Corse, d’où elle anime la revue numérique de poésie & de critique Terres de femmes, créée en décembre 2004 avec l’éditeur Yves Thomas et le photographe et architecte Guidu Antonietti di Cinarca.
Elle a publié de nombreux ouvrages, mais aussi des poèmes et des articles dans les revues. Lauréate du Prix européen de la critique poétique francophone Aristote 2013, attribué par le Cénacle européen francophone de Poésie, Art et Littérature. Elle a été membre du comité de rédaction des revues Sarrazine et Les Carnets d’Eucharis.
Comme le dit Philippe Jaccottet : « Écrire de la poésie n’était-ce pas une transaction secrète, une voix répondant à une autre voix ? » (Autres Journées, 36)¹ comme l’explique Novalis « le chemin secret va vers l’intérieur » (Observations, 66) et le poème apparaît comme voix de réponse dans quelque dialogue secret, « cette voix aussi n’est-elle pas l’écho/d’une autre, plus réelle ? » (Pensées sous les nuages, 165). Il existe un autre en soi, cet espace intérieur avec lequel le poète dialogue, moi intérieur qui a son double dans le cœur :
« autre chose de plus caché mais de plus proche ».
La voix, la parole poétique est écho d’une autre voix, intérieure : « les petites voix pressantes aux paroles indistinctes, qui depuis l’enfance, par intervalles, se réveillent […] » (Observations, 71), « comme des voix confuses et lointaines plus confuses encore […] Si je les écoute, j’écris ».
À la lumière de ces textes de Philippe Jaccottet, le titre d’Angèle Paoli Voix sous les voix prend tout son sens tant l’autrice est habitée par les voix de ces femmes créatrices qu’elle fait revivre et qui deviennent sa propre voix intérieure. La poésie n’est-elle pas un cheminement toujours recommencé vers l’intérieur de soi ? Ainsi Angèle Paoli laisse-t-elle cet élan de création sur ces femmes qui la requièrent la hanter « Jusqu’à ce qu’[elle] se reconnaisse dans cette écriture qui était aussi la leur ». Angèle Paoli déclare dans un bel entretien avec Marie-Hélène Prouteau, paru dans Recours au poème en janvier 2015, que son livre Voix sous les voix, paru en 2024 aux éditions Al Manar, s’est écrit dès 2019/ 2020, en pleine pandémie et qui plus est, dans une période où la vie de l’homme qu’elle aimait était en train de basculer. La période était donc très sombre, pesante, obsédante pour elle. Alors elle construit cet étrange compagnonnage, ce dialogue intérieur avec ces femmes poètes marquées d’un destin tragique et qui finissent par l’habiter par leurs voix singulières.
C’est ainsi qu’elle présente, dans ce livre étonnant et intense, quelques créatrices considérables, dix femmes, dix génies, dix figures tragiques d’écrivaines, [Virginia Woolf, Marine Tsvétaïéva, Sylvia Plath, Ingrid Jonker, Unica Zürn, Alejandra Pizarnik, Ann Sexton, Francesca Woodman, Amelia Rosselli et Ingeborg Bachmann], qui répondent au constat de Virginia Woolf dans Une chambre à soi : « L’écrivain, (on pourrait dire l’écrivaine) est atteint de toutes les formes du déséquilibre : une malédiction, un cri de douleur s’élèvent de ses livres ».
1. Philippe Jaccottet, Autres Journées, Montpellier, Fata Morgana, 1987.
Dix femmes poètes ou artistes, qui ont choisi la mort violente, brisées par le poids des jours, sont convoquées dans le recueil d’Angèle Paoli. Cette femme qui porte l’étincelle, celle qu’annonçait Rimbaud : « Quand sera brisé l’infini servage de la femme […] elle sera poète elle aussi ! », c’est celle que tente de saisir Angèle Paoli, dans ce recueil de poèmes qui se consacre avec brio à la destinée, lumineuse et terrible tout à la fois, de quelques poètes étonnantes. Angèle Paoli met en exergue le parcours douloureux de ces rôdeuses de l’Idéal, prises entre apocalypse et révélation et consacre à chacune de ces voyantes un grand poème, accompagné par les belles peintures de Marie Hercberg. À la fois destinal et très inspiré, comme quelque chose qui parlerait en soi, à travers soi et de manière inconsciente, presque malgré soi, le texte est pourtant très bien documenté faisant œuvre également d’histoire littéraire. L’écriture d’Angèle Paoli est ici, comme souvent dans ses recueils et ses livres, protéiforme, riche, multiple. L’autrice va d’un travail biographique appuyé sur des faits réels et tangibles, à de la prose poétique d’une grande puissance rêveuse quand elle évoque Virginia Woolf ou Amelia Rosselli, jusqu’aux vers libres qu’elle utilise avec une grande force lyrique lorsqu’elle se consacre à Marina Tsvetaïeva :
« Marina Marina, toi la vagabonde l’amoureuse l’exilée tu roules ta passion jusqu’aux rives de l’enfer tu modules ton chant le suspends le reprends c’est la vie, ta vie même qui s’écrit dans tes strophes, et l’amour de l’amour te harcèle t’obsède, suppliante Aime-moi, ô, aime-moi ! » Ou encore lorsqu’elle fait revivre par une parole inspirée Francesca Woodman, Ingrid Jonker ou Alejandra Pizarnik : « ton nom ton nom d’Afrikaner Ingrid Jonker hurle à la mort » On découvre à travers ces séquences qui se présentent un peu comme différentes partitions musicales et se posent sur la page telles des chorégraphies de ballets, une forme d’osmose, une reconnaissance, une proximité : « Très curieusement, mon écriture s’est adaptée à celle de ces poètes. J’ai suivi leur rythme, ou plutôt leur propre rythme s’est emparé du mien. Avec sans doute davantage d’empathie ou de réussite pour celles dont je me suis sentie la plus proche. Amelia Rosselli, par exemple »
Virginia Woolf, comme Nathalie Sarraute, Marguerite Duras ou enfin Angèle Paoli, défendent le principe de l’impersonnalité de l’écriture littéraire. Pour atteindre le statut de littérature, l’écriture devrait arriver à un niveau de généralité commun à tous. Nathalie Sarraute qui pense la prose comme de la poésie, déclare : « Je me sens intérieurement tout et personne ». Elle s’en est expliquée : « moi je n’existe pas et je ne pense jamais à moi quand j’écris. Quand je suis devant ma feuille, je n’existe pas ». Marguerite Duras se sent comme traversée et dépossédée par l’écriture. De même dans le texte d’Angèle Paoli, il y a cette traversée par l’autre, ce dépouillement de la personnalité de l’autrice. Angèle Paoli se défait du personnel pour retrouver ce rien, ce tout, l’universel :
« Le tissage d’une voix l’autre s’est fait de manière spontanée. Presque à mon insu. Je me suis laissé porter et l’écriture, la leur la mienne, s’est faite dans une permanent osmose. Sans doute que mon inconscient, ma part d’ombre, a trouvé un écho sororal auquel je ne m’attendais pas et pour lequel je n’étais ni préparée ni prévenue. Je ne pourrais par réécrire ces poèmes, jaillis sous mon crayon – à mon grand étonnement — avec une célérité incroyable. Mon mari m’observait, perplexe, et il n’a pas songé un instant à m’arrêter. J’étais « inspirée ». Même si ce terme a mauvaise presse, je peux dire que c’est d’inspiration qu’il s’agissait. Une force hors de moi, qui s’imposait à moi, une force ailée que rien ni personne n’aurait pu arrêter ».
La poésie apparaît, dans ces déclarations, comme la forme la plus proche de la pensée impersonnelle ou anonyme. Le « je » est un je transpersonnel :
« Voix voix et voix, les voix toutes les voix folie folie folie des voix ensemble montent s’élancent s’infiltrent vacillent bousculent. Ça vrille sous mon crâne. Les toiles s’ébrouent les chevelures soufflettent, les collerettes grimpent à l’assaut des médaillons boursouflent le papier peint de la chambre filent dans le corridor rejoindre Julia Leslie Adrian Georges Vanessa Stella Clive, cessez de me poursuivre ombres parmi les ombres courent ».
Alors Angèle Paoli fait de la place en elle et se livre, elle se donne à ces voix archétypales, ces voix fondatrices d’autrices fascinantes et disparues auxquelles elle prête sa propre voix, un peu comme une pythie sachant s’oublier elle-même, saurait le faire :
« Une symbiose. J’ai vécu cette expérience (elle ne se renouvèlera probablement plus) comme une sorte de mirage, de miracle. Au point que je ne sais plus, lorsque je relis ces poèmes où commence ma voix et où est la leur (sauf, bien sûr lorsqu’apparaissent les italiques). C’est redoutable mais très structurant. Il est arrivé un moment où je me suis sentie sur le fil, capable de basculer… »
Et ce sont finalement ces femmes dont elle écrit ce destin magnifique et terrible de créatrices, ces femmes qui toutes se suicident et meurent de mort précoce ou violente, qui vont l’aider à se retrouver et à se restructurer :
« Toutes m’ont accompagnée dans ces moments terribles – il y a quatre ans exactement, j’étais dans le maëlstrom — et en définitive elles m’ont aidée à surmonter ma propre détresse. Et ce recueil, je crois, est le plus beau et le plus profond que j’aie pu écrire dans ma vie ».
Je suis en accord avec Angèle Paoli quand elle déclare cela et c’est pourquoi je suis si heureuse que ce remarquable recueil ait reçu notre prestigieux Prix Louise Labé.
Et, quant à moi, c’est la très belle voix d’Angèle Paoli, à la fois engagée en poésie, généreuse et inspirée que j’entends avec émotion sous la voix de toutes ces grandes créatrices qu’elle sait évoquer pour nous.

Soirée de réception du prix Louise Labé chez Mme la présidente Claudine Helft.
En compagnie de Laurence Verrey, Prix-Labé ex-aequo.


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