TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Claude-Louis Combet | Oô

Publié le :

21 juillet 2026

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                                   Hommage à Claude-Louis Combet, 1932 – 2025 (25 novembre)

03 27 Claude Louis Combet ©Simon Bocanegra© Ph. Simon Bocanegra

C’était un tout puissant et très singulier désir de fécondité solitaire. Il n’avait pu naître que dans le cœur d’une jeune fille qui avait toujours fui la compagnie des humains, démons et demi-dieux, et avait placé très au-dessus des sentiments communs à la jeunesse l’assurance de la valeur éminent de la virginité et le souci de la préserver. Mais ce culte radical de l’intégrité sexuelle, qui la rendait étrangère parmi les autres, s’associait étrangement en elle, pesamment et douloureusement, au désir de porter la vie dans ses entrailles et d’enfanter.
Cela faisait maintenant quelques lunaisons que le jeune fille Oô se sentait lourde et pleine. Song sang menstruel ne s’écoulait plus. Une torpeur un peu béate s’installait dans son corps. Il lui semblait que sa masse de chair, dans les fesses, dans le bas-ventre, dans les cuisses, s’appesantissait de jour en jour. Il lui arrivait de tenir son ventre entre ses mains et il lui semblait qu’une présence vivante, obscure et incertaine, palpitait en son fond. Elle avait le sentiment très fort d’un avènement qui se préparait dans la nuit de sa chair. Quelquefois, il lui arrivait de songer à tant de jeunes filles, autour d’elle, qui connaissaient un état du même genre. Mais toutes, elle le savait bien, par complaisance ou contre leur gré, avaient subi le désir d’un homme. Forcées ou consentantes, elles avaient ouvert leur chair de femme. Le mâle, dieu ou démon ou héros d’aventure, les avait bousculées, les avait contraintes, les avait soumises, avait forcé la voie. Ensemencées, comme des bêtes, elles portaient et mettaient bas. Mais elle, jusqu’à présent, Oô, avait échappé aux grandioses prédateurs du sexe. Elle était intacte. Aussi close qu’une enfant. Aussi fermée, dans les lointains intérieurs de sa chair, qu’une paire de mains jointes pour l’adoration du Ciel. Et cependant elle éprouvait la sensation très précise que son corps était comblé, habité par une présence croissante, qui ne lui était pas étrangère mais la tenait au contraire fortement à elle-même, comme un produit de sa propre substance. C’est pourquoi elle s’était tellement écartée et retirée du monde, tout entière captivée par cette merveille de fruit qu’elle portait, qui n’était le produit d’aucun accouplement et qui méritait pour sa naissance et comme berceau, le plus beau paysage possible : ce vallon creux et arrondi comme le sein de la mère, au pied de la falaise accessible – un retrait qu’il était impensable de franchir et qui fixait le lieu de révélation et d’accomplissement de la femme et de son fruit.
Cela faisait plusieurs jours et plusieurs nuits que la jeune fille Oô se tenait à cet endroit, toujours immobile, toujours recueillie en elle-même. Elle avait toute la santé de la première race, en ce temps qui venait à peine de commencer…

Claude -Louis Combet, , Éditions Shushumna, 2002, pp.18,19,20,21,22,23. Couverture : « La femme au serpent » ou « La Luxure », Toulouse, Musée des Augustins. 

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