TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

15 avril 1904 | Lettre de Rainer Maria Rilke à Lou Andreas-Salomé

Publié le :

15 avril 2006

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Catégorie(s) :



Rome : Rilke à Lou Andreas-Salomé à Göttingen





Viale_villa_strohlfern
Francesco Trombadori
La grande allée de la Villa Strohl-Fern à Rome,
1920
Huile sur toile
Collection privée
Source





Rome, villa Strohl-Fern
Le 15 avril 1904.


Chère Lou,

« […] Ma mère est venue à Rome et s’y trouve encore. Je ne la vois que rarement, mais, tu le sais, chacune de nos rencontres est une sorte de rechute. Chaque fois qu’il me faut revoir cette femme égarée, irréelle, sans lien avec rien et qui ne peut vieillir, j’ai le sentiment que, tout enfant déjà, j’ai dû chercher à la fuir ; et tout au fond de moi, après des années et des années d’allées et venues, je crains de n’être pas encore assez loin d’elle, de garder encore quelque part en moi des mouvements qui soient l’autre moitié de ses gestes étriqués, quelques fragments des souvenirs qu’elle emporte partout, en morceaux, avec elle ; alors, je prends en horreur sa piété distraite, sa foi têtue, tout cela de difforme et de contrefait à quoi elle se cramponne, elle-même pareille à un vêtement vide, fantôme effrayant. Dire que je suis néanmoins son enfant ; que dans cette paroi déteinte et détachée de tout, quelque porte dérobée, à peine visible, a été mon accès au monde (si pareille porte peut jamais y donner accès…) ! »


Rainer Maria Rilke/Lou Andréas Salomé, Correspondance, Gallimard, 1980, page 131. Traduit de l’allemand par Philippe Jaccottet.





■ Rainer Maria Rilke
sur Terres de femmes

Chemins de la vie
Je voudrais tendre des tissus de pourpre
Ouverture
« Respirer, invisible poème ! »
13 mars 1908 | Lettre de Rilke à Mimi Romanelli
20 février 1921 | Lettre de Rilke à Merline
30 décembre 1926 | Mort de Rainer Maria Rilke


■ Lou Andreas-Salomé
sur Terres de femmes

Commencements
Mort et quintessence
26 février 1901 | Lettre de Lou Andreas-Salomé à Rilke
26 décembre 1908 | Rainer-Maria Rilke, Lettre à un jeune poète
5 février 1937 | Mort de Lou Andreas-Salomé
→ (dans la galerie Visages de femmes)
le Portrait de Lou Andreas-Salomé





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5 réponses à “15 avril 1904 | Lettre de Rainer Maria Rilke à Lou Andreas-Salomé”

  1. M.P.

    COMMUNICATION

    Quelle foudre inflexible a pris ce corps en main,
    l’a pétri, ravagé d’orages sans pitié !
    Ce qui dévaste n’a pas de nom, pas de mains,
    saisit l’esprit entier. Il faut manger ses cris.

    Et le corps en douleurs sent le vent de la peur,
    un vide où rien ne protège plus de la mort,
    l’espace du rien qui l’angoisse, l’humilie,
    ne laisse plus qu’un noir entre lui et la mort.

    La personne petite où se débat la vie
    voit derrière son oui les arbres toujours verts,
    puis soudain ce visage imprégné de noblesse,

    presque inconnu dans sa douceur et sa noblesse,
    rayonnant d’un souvenir qui n’a pas de fin,
    et dans ses yeux tout ce qui reste de lumière.

    Jean Mambrino, Le Chiffre de la nuit, José Corti, 1989.

  2. Oui, Marie-Pool, ce poème de Jean Mambrino, poète chrétien et jésuite, rééquilibre la déclaration terrifiante de Rilke. Il est vrai que Jean Mambrino, qui invite à partager le monde, n’est pas un critique comme les autres. Il conduit son lecteur aux origines mêmes de la création littéraire, qui est à la fois « saveur et sens ».
    Jean Mambrino est l’inventeur, comme tu le sais, du mot « Hespérie », qui contient en résonance le mot « espoir ».
    Es-tu sûre que le poème comporte deux fois le terme « noblesse » à la rime? Cela m’étonne.

  3. M.P.

    Le redoublement du mot « noblesse »dans ce poème de Jean Mambrino existe dans le nrf Poésie/Gallimard (Anthologie de la poésie française du XX° siècle, page 222). Il faudrait vérifier dans la version CORTI. Cette répétition m’a moi aussi intriguée.

    Intriguée aussi par ce talent de Rilke à séduire les femmes et son impossibilité à construire quelque chose de l’ordre d’une vie réelle avec elles. Ce qu’il dit de sa mère dans cette lettre à Lou éclaire un peu sur les motivations profondes de cet « empêchement ».

    Dans ce texte de Jean Mambrino, l’idée de « manger ses cris » est une image très forte de la violence d’un empêchement à se délester de la détresse qui doit être impérativement ravalée. Que cela finisse en orages n’est que pure nécessité. On ne peut devenir sereins sous des orages permanents, à moins de les banaliser. Mais quand le ciel s’ouvre et se referme sur tant de bruit, on ne s’entend plus et on est contraints à se boucher les oreilles. La solitude est alors forcée. Elle n’est qu’un répit tristement convoité.

  4. Marielle

    Existe-t-il plusieurs « anthologie de la poésie française du XXe siècle » chez nrf/Gallimard? Car je possède une telle anthologie sous les yeux et nulle trace de ce poème dans mon exemplaire. Y a-t-il plusieurs tomes? Merci.

  5. Yves

    Oui, Marielle, il y a bien deux tomes pour l’Anthologie de la poésie française du XXe siècle de la Collection Poésie/Gallimard. Ce poème de Mambrino est dans le deuxième tome.

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