![]() Lou Andreas-Salomé Source Schmargendorf, mardi, 26 février 1901 Dernier appel. Maintenant que tout n’est que soleil et calme autour de moi et que le fruit de la vie a conquis sa rondeur mûre et douce, le souvenir qui nous est sûrement encore cher à tous deux de ce jour de Waltershausen où je suis venue à toi comme une mère, m’impose une dernière obligation. Laisse-moi donc te dire en mère l’obligation que j’ai contractée il y a des années envers Zemek à la suite d’un long entretien.[…] Ce que toi et moi nommions l’« Autre » en toi ― ce personnage tour à tour surexcité et déprimé, passant d’une excessive pusillanimité à d’excessifs emballements ― était un compagnon qu’il redoutait pour le trop bien connaître. […] Comprends-tu mon angoisse et ma violence à te voir déraper à nouveau, à voir resurgir les anciens symptômes ? […] J’en vins à me sentir moi-même déformée, gauchie par le tourment, surmenée, je ne marchais plus que comme un automate à tes côtés, incapable de risquer encore une vraie chaleur, toute mon énergie nerveuse épuisée. Enfin, de plus en plus souvent, je t’ai repoussé […] Mais autre chose intervint ― comme une espèce de culpabilité tragique envers toi : le fait que depuis Waltershausen, en dépit de notre différence d’âge, je n’ai cessé d’avoir à grandir et grandir encore jusqu’à ce résultat que je t’ai confié avec tant de joie quand nous nous sommes quittés – oui, si étranges que paraissent ces mots : jusqu’à retrouver ma jeunesse ! car maintenant seulement je suis jeune, maintenant seulement je puis être ce que d’autres sont à 18 ans : entièrement moi-même. C’est pourquoi ta silhouette – encore si tendrement, si précisément consistante pour moi à Waltershausen – s’est perdue progressivement à mes yeux comme un petit détail dans l’ensemble d’un paysage – pareil aux vastes paysages de la Volga, et où la petite isba visible n’était plus la tienne.[…] R.M. Rilke | Lou Andreas-Salomé, Correspondance Gallimard, Collection du Monde entier, 1980 et 1985, pp. 50-51. Texte établi par Ernest Pfeiffer. Traduit de l’allemand par Philippe Jaccottet. |
| ■ Lou Andreas-Salomé sur Terres de femmes ▼ → Commencements → Mort et quintessence → 15 avril 1904 | Lettre de Rilke à Lou Andreas-Salomé → 5 février 1937 | Mort de Lou Andreas-Salomé → (dans la galerie Visages de femmes) le Portrait de Lou Andreas-Salomé (+ poème de Rilke à Lou Andreas-Salomé, peu après le 26 février 1901) ■ Rainer Maria Rilke sur Terres de femmes ▼ → Chemins de la vie → Je voudrais tendre des tissus de pourpre → Ouverture → « Respirer, invisible poème ! » → 4 décembre 1875 | Naissance de Rainer Maria Rilke → 12 août 1904 | Lettre à un jeune poète (extrait) → 26 décembre 1908 | Rainer-Maria Rilke, Lettre à un jeune poète → 30 décembre 1926 | Mort de Rainer Maria Rilke |
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