TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Angèle Paoli | Le Lion des Abruzzes

Publié le :

14 février 2006

/

Catégorie(s) :



Le Lion des Abruzzes









I


Roma aperta
Ph., G.AdC





Elle

avait tout oublié
de ce jour
tout ou presque
Et c’était février
le temps des fièvres froides
des lumières filandreuses
filtrant d’entre
les doigts nus des platanes

c’était le temps du Tibre
roulant des eaux
brumeuses sur les berges

c’était le temps des journées brèves
où courir les rues de la ville
se heurte aux limites de la nuit
tôt tombée

c’était le temps de la cantina
du Largo Argentina
à deux pas du Forum
de César assassiné
« Tu quoque mi fili »

les mots de la mort
roulent dans la gorge
César assassiné chavire
sous la lame acérée
qui lacère le cœur
Et il ne reste plus
que chats errants
sur champ de ruines
et fragments dépecés
de colonnes couchées
que nul n’interroge plus

C’était le temps
des déambulations
dans le passé détruit
de la ville en hiver.








II


Roma cavaliere
Ph., G.AdC



Un soir
un soir de noire nuit
sans lune la cantina sembla
tout autre à peine entrebâillée
la porte aussitôt refermée
sur la noce festive
se rouvrit sur
eux trois
les priant d’entrer
et de s’accommoder
Ils restaient figés sur le seuil indécis
mais la voix pressante
les convia parmi les hôtes
ils prirent place à la grand table
ornée en mode d’apparat
En convives d’honneur
ils occupaient le centre
entourés de visages avisés
parlant haut et riant
c’était pour célébrer
les agapes fières
d’une nuit de noces.








III


Rome4nocesok
Ph., G.AdC




Il y avait là soutanes noires
et cornettes blanches
mais de la joie surtout
et de la bonne humeur
et l’on mangeait et riait
et l’on riait et buvait
et tout coulait à flots
les rires et les vins
et la musique aussi
emplit la vaste salle
et chacun se leva
pour suivre les musiciens
en sarabande
velours épais
et croquenots des champs
chapeaux des montagnes
burinés par les vents
mandolines et vielles
crécelles tambourins
fifres et flûtes.

Cornettes et soutanes
se joignaient ne formant plus
qu’un bel oiseau du temps.







IV


Rome5nuitok_1
Ph., G.AdC




La cornette était belle
belle mais noire
grand oiseau blanc
vibrant de l’ampleur de ses ailes
prête à l’envol
une main souleva hautement
le plissé de la robe
découvrant une cuisse hardie
gainée de noir
losangée de résille
grimpant haut
jusqu’à la jarretière
où saignait écarlate une rose éclatante
arrimée aux confins ivoirins de la chair
Invitée par la soutane longue
longue et noire
la cornette endiablée
s’enleva
cambrant sa sveltesse
un pan de robe tomba
puis un autre encore
découvrant
une jupe serrée drue
sur la cuisse gainée de noir
et la rose écarlate toujours
ancrée comme un cœur ouvert
à la résille satinée de noir
et ruisselant de ses pétales sang



Elle

virevoltait
rythmant la saltarelle
à trois temps buste offert
seins tendus sous la voilure
reins cambrés à l’affût
d’une invite secrète
et l’Eros s’écoulait
diffusant ses ondes de plaisir
envoûtantes vagues
de flux insoupçonnés
et les talons claquaient
décidés et rebelles
et signaient le refus
de la belle à céder
aux lois farouches
du désir.






V


Rome3arcadesok
Ph., G.AdC




Elle

éblouie suivait des yeux
le bel oiseau de nuit
traversée de frissons
absorbée dans la précision
des gestes des postures
un cavalier s’offrit
qui se saisit de son regard
et puis de son épaule
elle
troublée tenta une esquive mais
emportée vers le centre
à l’intérieur du cercle
elle
hasarda un pas
puis un autre
prise dans le tourbillon noir
du rythme des Abruzzes

Le Lion des montagnes
gardien de son mystère
présidait
à cette nuit jubilatoire
où son corps séduit
se laissa enlacer
et guider et glisser
dans les envols de mots
et de figures


elle

était entrée sans effraction dans une nuit
vibrante de vérité
sous ses masques choisis
une nuit
de carnaval romain
qui la vomit
au matin naissant
enivrée de fatigues et de rires
titubante encore des envols
de la dernière saltarelle
dans les rues hébétées
du Largo Argentina
blancheur blafarde
d’une aurore vidée
de sa substance blême.






Rome6rougeok
Ph., G.AdC




Un peu plus loin
parmi les colonnes rompues
et les chats endormis
planait sur le Forum
l’ombre chaude encore
du sang séché
de César
assassiné.




Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli




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11 réponses à “Angèle Paoli | Le Lion des Abruzzes”

  1. pascale

    Voilà un très beau texte, Angèle, qui me laisse pantoise d’admiration. Tout au long de ma lecture, je me demandais qui avait bien pu écrire ces mots tellement évocateurs, qui avait le talent de formuler des métaphores si tacitement puissantes qu’on imagine sans peine les scènes et personnages décrits. Les mots me manquent, je ne peux que lire et relire encore ces somptueuses lignes (ah ! les strophes IV et V !), me repaître de ce trésor d’écriture et te féliciter, en toute humilité… Bravo donc et merci pour les images, les couleurs, le mouvement, le tableau que je viens, grâce à toi, de créer dans ma tête.

  2. Merci, Pascale, je suis très touchée de tes mots. Et sensible à tes compliments. Comment pourrait-il en être autrement ?
    Je portais ce tableau romain dans ma peau et dans ma tête depuis fort longtemps. Il a pris corps et vie ces jours-ci en pleine période de carnaval. Mais savons-nous encore ce que carnaval veut dire ? J’en doute. Je regrette que cette très vieille coutume médiévale se soit perdue. Je suppose qu’elle existe encore, à l’état brut, dans certaines régions de l’Italie, régions reculées de montagnes qui continuent de nourrir mon imaginaire.

  3. pascale

    Petit mot à Guidu sur les photos qui accompagnent ce merveilleux Lion des Abruzzes que je relis encore. Il y a là une Roma rossa qui me rappelle une autre oeuvre d’art, en tout cas une photo qui nourrit depuis longtemps mes appétits esthétiques, à savoir La tour Saint-Jacques de Brassaï. Excusez du peu, mais l’aspect sombre, vaguement inquiétant de cette tour (rouge) qui domine, énigmatique, et d’une puissance presque menaçante ne peut qu’ évoquer le travail de cet autre grand photographe…

  4. Yves

    Juste une précision. Cette photo (1932-1933) de Brassaï a été publiée en 1937 dans L’Amour fou d’André Breton. Elle était présentée dans l’exposition La Révolution surréaliste qui s’est tenue en 2002 au Centre Pompidou (6 mars-24 juin). Aussi, je mettrais volontiers cette photo en relation avec Plume de geai bleu.

    « Qui a volé la clef des champs ?
    La pie voleuse ou le geai bleu ? » (Claude Roy).
    « J’étais de nouveau près de vous, ma belle vagabonde, et vous me montriez en passant la Tour Saint-Jacques sous son voile pâle d’échafaudages qui, depuis des années maintenant, contribue à en faire plus encore le grand monument du monde à l’irrévélé. Vous aviez beau savoir que j’aimais cette tour, je revois encore à ce moment toute une existence violente s’organiser autour d’elle pour nous comprendre, pour contenir l’éperdu dans son galop nuageux autour de nous :
    A Paris la Tour Saint-Jacques chancelante
    Pareille à un tournesol
    […] »
    André Breton, L’Amour fou, Gallimard/Folio, pp. 69-70.

    « La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle ou ne sera pas ».
    Idem, page 26.

  5. Guidu, j’aimerais vous dire en premier lieu que l’horloge de votre ordi est déréglée (il n’est pas encore 19h00) et savoir ensuite de quel texte précisément sont tirés les extraits proposés dans le « Dialogue » Poésie/Architecture (aRoots).
    Elle très inquiétante, en effet, cette Tour Saint-Jacques photographiée par Brassaï. Elle m’impressionne beaucoup, mais je l’aime. Probable réminiscence nervalienne ?
    Merci à tous deux, Guidu et Pascale. Merci à Yves de ramener vers nous les mots magiques d’André Breton.
    Je reconnais bien la passion d’Yves pour le Surréalisme. Mettre en relation « La Plume de geai bleue » et « Le Lion des Abruzzes », je n’y avais pas songé ! Mais, connaissant notre ami, je soupçonne là plus d’une piste poétique malicieuse. Ne serait-ce que celle d’Emaux et Camées de Théophile Gautier !! Allez, je vous laisse deviner. Je ne peux tout de même pas tout vous dire…

  6. Me comparer à Brassaï ! Voilà qui est exagéré ! Merci Pascale ! Même si du texte d’Angèle, on peut dire qu’il fait parfois penser à Borges.

    Amicizia
    Guidu ________

  7. Di grande suggestione questo tuo « viaggio » poetico romano e « lupercale » Angèle, dove si ravvisa giustamente Borges, ma anche tanto il primo sorprendente Landolfi della Pietra lunare, un romanzo da leggere per il potere allucinatorio che evoca.
    Ringrazio Guidu per la segnalazione e mi complimento con lui per l’amato « colosseo quadrato » in rossoblu.

  8. Rita, Rita, cara strega, grazie per il tuo commento sul mio viaggio in « Lupercalia »! Il paragone con Borges mi stupisce (con grande piacere)perchè non è la prima volta che viene fatto concernandomi. Devo assolutamente tufare di nuovo nella sua grande opera.
    Grazie per Landolfi che non ho ancora letto. Ho messo una priorità sul suo giornale intimo Rien va, che ho in biblioteca. In copertura si legge : « La souffrance est, peut-être, j’allais dire objectivement, le moins vulgaire des passe-temps ». Fa parte, Landolfi della grande famiglia dei malinconici !
    Ti penso, Rita. Oggi lavoro per te !

  9. Guidu

    Anghjula, Ivucciu

    Comme je suis heureux que vous veniez me rejoindre à Roma !
    Allez, on va se faire une balade dans la cité éternelle à bord de mon Alfa cabriolet en écoutant à fond Lucio Dalla avant d’aller dîner à la « Vecchia Roma » où j’ai réservé une table…
    Vi sto aspettando !

    Baci tenere
    Guidu ________

  10. Grazie, caro cavaliere, grazie mille per il tuo bell’ invito. Felicissima di ritrovarti alla « Vecchia Roma ». Mi farò un pranzo di antipasti al carrello. Che felicità!
    Arriviamo, pazienza, c’è un traffico da morire oggi, chissà perchè ! Poi, dopo pranzo, mi farebbe piacere andare sul lido, colla tua Alfa blu metallica, capelli al vento e la musica di Lucio Dalla al fondo, sulle strade di sole e mare. Che bella giornata in prospettiva. Ah, « la prospettiva » ! ancora un ricordo alla Fellini. Non mi posso impedire. Ti raconterò. Ciao, cavaliere, sono impaziente. @ prestu .

  11. Christiane

    Le bleu aquatique ou céleste n’est que la meurtrissure du soleil-sang. Dans la Grèce archaïque et dans l’Egypte ancienne , une petite grenouille était liée au lion solaire… corps à corps éblouissant de l’eau et du feu… Quelle écriture magique !

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