Pour Danielle Fournier
Écrire vivantes / Dialogue entre Anghjula Paoli et Danielle Fournier (extrait)
Traduction en langue corse de Patrizia Gattaceca
Écrire Vivantes
est-ce injonction constat
nécessité désir
Scrive Vive
Serà cummandu custattu
necessità brama
« tu vis selon ce que tu es mesures la terre espères découvrir tes racines, qu’elles soient bleues ou mauves ou mordorées, bistres ou kaki tu observes les nuages, t’enfonces dans l’air, te précipites dans ta naissance »
peut-être tout cela ensemble une conjugaison
parfaite harmonieuse entre un verbe à l’infinitif
lequel est hors genre et un qualificatif féminin pluriel
« il y a quelque chose entre vous, tu n’en es pas certaine, d’ailleurs tu n’es sûre de rien sinon de décembre en mars sur tes doigts ; quelque part des veines restées ouvertes de la chair rose des os blancs »
étrange association pas encore
combinaison
Bien sûr, nous ne sommes sûres de rien mais de ton visage je suis certaine. Je me souviens de cette première fois, une première fois pleine d’allant et de jeunesse. La chaleur de ton accueil est restée gravée dans ma mémoire. C’était une soirée aux Parvis poétiques. C’était la fête ; poésie, musique, un brin de folie, le tout orchestré par le maître de cérémonie. Tu me parles de racine mais c’est là qu’elles sont nos racines communes, dans la magie de ce moment indéracinable. Aujourd’hui, les arbres sont à vif, troncs écalés, chairs dépecées par des coups de canif. Alors je te réponds : arbre de vie.
Tu le sais sans doute comme moi, les racines se parlent entre elles, se répondent, transitent d’une terre à l’autre, se rejoignent au-delà des espaces nommés connus reconnus. Nulle branche de la canopée qui soit isolée, détachée de son sol, nulle radicelle, pas même la plus fragile, la plus fluette, qui soit de l’autre invisible, qui ne s’étire au loin, ne traverse les fonds marins algues et usnées, ne répande son feuillage sur l’autre terre là-bas. Les doigts se croisent, se rejoignent. Les ramures s’enlacent. La vie est là encore, où on ne
l’attendait plus.
A sai forse quant’ è mè, e radiche cuntrastanu trà d’elle, si rispondenu, in transitu da una terra à l’altra, si raghjunghenu al di là di i spazii numati cunnisciuti ricunnisciuti. Nisun gambone di a canupea chì sia di l’altru invisibile, chì si stinzi luntanu, chì barchi i fondi marini alighe è usnee, chì sparghji u so frundame nantu à l’altra quallà. Si infattanu e dite, s’aghjunghjenu. I rami s’accumbraccianu. Hè sempre quì a vita, duv’ella ùn era aspettata più.
Elle est là, silencieuse, qui répand sa sève alentour, l’air de rien, au grand vent, ou au secret, dans la glaise profonde. La voix des arbres chante. Leur murmure résonne ici ou là, comme les semis qui traversent ciel et nuages. Les chênes centenaires, les oliviers, les figuiers et les châtaigniers nourriciers veillent depuis la nuit des temps. Ils ne donnent pas beaucoup d’ombre, mais ils abritent mésanges et sittelles minuscules, les « pichjarine », mais aussi le sublime milan royal, celui dont les cercles magiques hypnotisent chaque jour le regard.
« Ce n’est pas une chaise, un fauteuil plutôt ou une bergère, à gauche une lampe allumé tu ne te souviens pas, ne cherche pas, non plus, à te rappeler – surtout pas – sauf le silence les mots au bord du matin avant la fin du ciel cet égarement un égarement sur le sentier du monde… »
Femmes de parole, écrire vivantes, N°16, « Dialogues Québec-Corse », Numéro dirigé par Nancy R.Lange 2026.
Grand merci à Nancy Reichl Lange

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