TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

15 janvier 1854 | George Sand, Lélia

Publié le :

15 janvier 2006

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Catégorie(s) :

Éphéméride culturelle à rebours



Georgesand_errata
Image, G.AdC






PRÉFACE DU 15 janvier 1854


« Après Indiania et Valentine, j’écrivis Lélia, sans suite, sans plan, à bâtons rompus et avec l’intention, dans le principe, de l’écrire pour moi seule. Je n’avais aucun système, je n’appartenais à aucune école, je ne songeais presque pas au public, je ne me faisais pas encore une idée nette de ce qu’est la publicité. Je ne croyais nullement qu’il pût m’appartenir d’impressionner ou d’influencer l’esprit des autres.

Est-ce modestie ? Je puis affirmer que oui, bien qu’il ne paraisse guère modeste de s’attribuer une vertu si rare. Mais comme, chez moi, ce n’était pas vertu, je dis la chose comme elle est. Ce n’était pas un effort de ma raison, un triomphe remporté sur la vanité naturelle à notre espèce, mais bien une insouciance du fait, une imprévoyance innée, une tendance à m’absorber dans une occupation de l’esprit, sans me souvenir qu’au-delà du monde de mes rêves, il existait un monde de réalités sur lequel ma pensée, sereine ou sombre, pouvait avoir une action quelconque.

Je fus donc très étonnée du retentissement de ce livre, des partisans et des antagonistes qu’il me créa. Je n’ai point à dire ce que je pense moi-même du fond de l’ouvrage : je l’ai dit dans la préface de la deuxième édition et je n’ai pas varié d’opinion depuis cette époque.

Ce livre a été écrit de bonne foi, sous le poids d’une souffrance intérieure quasi mortelle, souffrance toute morale, toute philosophique et religieuse et qui me créait des angoisses inexplicables pour les gens qui vivent sans chercher la cause et le but de la vie. D’excellents amis qui m’entouraient, avec lesquels j’étais gaie à l’habitude (car de telles préoccupations ne se révèlent pas, sans ennuyer beaucoup ceux qui ne les ont pas), furent frappés de stupeur en lisant des pages si amères et si noires. Ils n’y comprirent goutte et me demandèrent où j’avais pris ce cauchemar. Ceux qui liront plus tard l’histoire de ma vie intellectuelle ne s’étonneront plus que le doute ait été pour moi une chose si sérieuse et une crise si terrible.

Pourtant je n’ai pas été une exception aux yeux de tous. Beaucoup ont souffert devant le problème de la vie, mille fois plus que devant les faits et les maux réels dont elle nous accable. De faux dévots ont dit que c’était un crime d’exhaler ainsi une plainte contre le mystère dont il plaît à Dieu d’envelopper sa volonté sur nos destinées. Je ne pense pas comme eux : je persiste à croire que le doute est un droit, sans lequel la foi ne serait pas une victoire ou un mérite. »


George Sand.
Nohant, 15 janvier 1854



George Sand, Lélia, Éditions Garnier, 1960, pp. 357-358. Edition de Pierre Reboul.





COMMENTAIRE



Curieuse notice que cette préface du 15 janvier 1854, parue dans l’édition Hetzel ! À croire que George Sand, aiguillonnée par quelque incompréhensible démon, avait à cœur de ranimer les vieilles passions allumées en 1833 par la toute première publication de Lélia ! Car la Lélia de 1833 « fait grand bruit à Paris » lors de sa parution dans la Revue des Deux Mondes. Ce qui n’est déjà plus le cas de la version augmentée (et alourdie ?) de 1839 !

Pourquoi, bien des années après la première parution (1833) de ce roman à l’écriture exaltée, l’écrivain persiste-t-elle à vouloir se justifier sur les conditions de rédaction de cette œuvre et l’état d’esprit qui était alors celui de sa créatrice ? Il y a beau temps que les passions autour de la Lélia de 1833 se sont calmées, et que le « grand bruit » qui se fit à son sujet dans la capitale, n’est plus. Pourquoi agiter à nouveau de vieilles lanternes auxquelles nul n’a jamais cru ? Pourquoi George Sand persiste-t-elle à dire qu’elle a rédigé ce roman « pour elle seule », sans projet éditorial derrière la tête ? Puisque chacun savait, dans le monde des livres d’alors, que Madame Sand avait perçu des émoluments importants, bien avant que d’avoir rédigé et rassemblé les feuillets de son roman ?

Mystère !

Quant à la nature de cette œuvre, elle laisse la critique du moment perplexe. « Est-ce un roman ? N’est-ce pas plutôt un poème ? Est-ce ce qu’on appelle aussi un roman psychologique » […] « Si c’est un roman, c’est un beau roman, tour à tour idéal et sensuel ; si c’est un poème, c’est un beau poème, tour à tour infernal et céleste ». Ainsi s’exprimait le critique littéraire Gustave Planche, dans une lettre adressée à son amie George Sand, le 8 août 1833.

À quoi il faudrait ajouter la dimension autobiographique de ce « roman » : celle d’une George Sand qui transpose ses impuissances (pas forcément sexuelles, comme l’on s’est longtemps complu à le dire !) et les malheurs de son âme, tantôt dans le personnage de Stenio, tantôt dans celui de Lélia.

Lélia, une œuvre multiple et complexe à l’image de la Dame de Nohant. Une œuvre qui s’inscrit dans la lignée des plus grands et qui rend compte du malheur métaphysique de toute une époque, de Chateaubriand à Senancour et à Alfred de Musset. Bien sûr…


Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli





■ George Sand
sur Terres de femmes

1er juillet 1804 | Naissance de George Sand (+ un autre extrait de Lélia)
30 mars 1852 | Pauline de George Sand
26 juillet 1857 | George Sand, Promenades autour d’un village
9 avril 1872 | Lettre de George Sand à Gustave Flaubert





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