Ph., G.AdC
PORTRAIT DE LA FEMME QUI NE SAIT QUE FAIRE DE SA VIE
Quelle tristesse que d’être nerveuse comme aujourd’hui
sans les pommes qu’Ève aurait pu dévorer
tout ce que j’ai fait était si banal
si capricieusement ordinaire.
Mes vêtements ne dissimulent pas les ossements
d’antiques accoucheuses.
Dans mon ventre des générations se sont succédé
mortes de mort précoce et paisible
cependant dolente dans les jardins
j’ai déploré le venin des fleurs.
J’ai des relations merveilleuses avec les étoiles
et je me souffle à l’oreille un mot essentiel :
tu es une femme.
Je me vois floue dans les contrées du rêve
quand on crie je reste sans réaction
car je suis un être en apparence distrait
mais sous mon épiderme rôde l’inquiétude des chats.
Étrange sensation que de se sentir un animal
et de reconnaître que nous sommes un dessin bâclé de la nature.
Je n’ai pas honte de crouler sous les doutes
et j’ai tenté de me noyer dans la mer par une fière journée.
J’ai joué avec les maladies
Et quand je tousse trop je suis la consolation de l’hypocondrie.
Mais si meurt un ami je déchire ma vie dans mon miroir.
Aimer, c’est me secouer le visage
écrire pendant des heures des nuits entières
toi comme il n’en existe aucun autre sur aucune planète
homme imaginaire lentement destiné
quand tu arriveras serais-je vieille et ennuyeuse ?
Devant cet inventaire je suis surprise par l’indécence
des destins superflus et des triomphes malvenus.
Quelle tristesse d’être là non conforme
amulette perdue de guerriers médiévaux .
Quelle tristesse d’avoir son café froid
et encore moins le temps pour le dessein de la vie. »
Zoé Valdés, Une Habanera à Paris, Poèmes d’Anthologie, Gallimard, Collection Du monde entier, 2005, pages 18-19. Traduit de l’espagnol (Cuba) par Claude Bleton.
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