Statue de Snéfrou au Musée égyptien du Caire.
En route j’ai traversé le lac Maâty
dans la vallée du Sycomore puis j’ai rejoint
l’île de Snefrou
où j’ai passé une journée à me reposer
Au lever du jour je me suis remis en marche
et j’ai rencontré un homme
qui se tenait droit au milieu de la route
Mais alors qu’il m’inspirait de la crainte
lui se contenta de me saluer
Le soir à l’heure du dîner près de Nagaou
sur une barque sans gouvernail poussée par
la rafale je traversai le fleuve et j’arrivai
à la montagne rouge où vit la déesse Hathor
Puis j’ai marché en descendant vers le nord
jusqu’au mur des Princes
construit pour piétiner les Bédouins
et autres coureurs de sable
Je m’étais recroquevillé derrière un buisson
de peur d’être repéré par les guetteurs
du haut de la forteresse Je quittais
ma cachette après le crépuscule
et à l’aube j’arrivais à Peten sur l’île
de Kem-Our dans la région du lac Amer
Une grande soif tomba sur moi et m’assaillit
si violemment que ma gorge était desséchée
Je me suis dit qu’elle avait le goût de la mort
J’ai soulevé mon cœur et rassemblé mes sens
en entendant le bêlement fort d’un troupeau
Des Bédouins m’observaient de loin
Un de leurs cheikhs
qui vécut naguère en noire Égypte m’avait vu
et reconnu
il me donna à boire et fit chauffer du lait
avant de m’accueillir chez lui dans son clan
Un pays étranger m’a donné
un autre pays étranger
Ensuite de Byblos je revins à Qedem
où je restais un an et demi
Âmounemchi
le seigneur du Rétjénou supérieur me dit
Mieux vaut que tu restes ici chez moi
où l’on entend parler la langue de noire Égypte
Gilles Jallet, « SINOUHAY, L’Autoportrait » in Les Utopiques, 3 Hout-Ka-Ptah, En couverture : Miklos Bokor, Chapelle de Maraden (détail), La rumeur libre Éditions, 2026, pp. 29,30,31.
« Avant-Propos » de Gilles Jallet (Extrait)
« Les Utopiques, 3, sous-titré Hout-Ka-Ptah (littéralement « La Maison du Ka de Ptah ») commencé en 2009 et achevé en 2025, est une réinvention, en même temps qu’une retranscription, dans une nouvelle prosodie modernisée et versifiée, de cinq poèmes classiques du Moyen Empire égyptien. Il s’agissait, non de les traduire à nouveau, mais de leur donner, dans l’ouverture d’un instant de remémoration, une nouvelle chance salutaire de vie. Un ressouvenir apparu à travers des millénaires de distance est venu réactiver le passé dans un présent en devenir, pour se réécrire à la lumière de l’utopie. L’identité utopique était omniprésente dans la littérature égyptienne, car elle constituait une victoire du « moi » sur la mort. Pour le héros guerrier Sinouhay dans le poème épique du même nom comme pour le naufragé dans L’Île du serpent Ka, l’utopie prive la mort de son pouvoir d’anéantissement et ouvre une porte vers le jour d’après… »

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