Dialogue de l’homme avec son Ba (fragment)*
Mon Ba a ouvert la bouche vers moi
pour répondre à ce que j’avais dit
« – Que tu songes déjà aux funérailles
c’est un souci c’est faire couler des larmes
en rendant des êtres malheureux
c’est enlever un homme à sa maison
pour l’abandonner sur les hautes terres
Tu ne pourras jamais monter au ciel
pour voir Rê Ceux qui ont bâti en granit
ceux qui ont construit dans un travail parfait
de grandes salles en des pyramides parfaites
ces maîtres d’œuvre sont devenus des dieux
mais leurs autels ne perçoivent plus
d’offrandes comme s’ils étaient des morts
inertes des noyés abandonnés sur la berge
faute de descendance
Le fleuve les a emportés et le soleil de même
Seuls ne leur parlent plus
que les poissons du bord du rivage
Poème 3
La mort est aujourd’hui à mes yeux comme la santé pour le malade ou
comme la liberté après la détention
La mort est aujourd’hui à mes yeux comme le parfum de la myrrhe
comme mettre à la voile un jour de vent
La mort est aujourd’hui à mes yeux comme le parfum des lotus et
d’être assis au bord du pays de l’ivresse
La mort est aujourd’hui à mes yeux comme un chemin après la pluie et
rentrer chez moi après une expédition
La mort est aujourd’hui à mes yeux comme une embellie dans le ciel
comme connaître ce que j’ignorais avant
La mort est aujourd’hui à mes yeux comme le désir de retrouver ma
maison après moult années de captivité
« Le Dialogue d’un homme avec son Ba est connu par un seul papyrus dit P. Berlin 3024, daté du règne d’Amenemhat III (XIIe Dynastie – 1843-1795 A.C.) […] « Le Ba apparaît à la mort de la personne dont on a dit alors qu’elle va ʺà la rencontre de son Baʺ » … Chaque individu possède son propre Ba en ce qu’il a d’unique et de personnel. Le Ba est un élément dynamique qui permet le passage d’un monde à l’autre, non seulement de la vie à la mort, mais aussi de la mort à la vie… L’extrait proposé est un fragment du Dialogue d’un homme avec son Ba. Il s’agit d’un seul poème entre deux locuteurs qui font alterner passages poétiques et passages plus prosaïques… Ce n’est qu’à partir de Novalis et des Hymnes à la Nuit, où l’on trouve pareille alternance de vers et de prose, qu’on a pu parler de « poème élargi. Cette pratique poétique s’est largement propagée et même amplifiée techniquement au cours du XXe siècle. » En France, Reverdy, Aragon, Marc Cholodenko, Mathieu Bénézet … et aux États-Unis, William Carlos Williams dans Paterson. »
In « Monologue », revue de langue et de littérature, 2025, pp. 187,191.

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