TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Sylvie Fabre G. | Le vent qui souffle sous le vent

Publié le :

27 juin 2026

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          PERTURBÉE PAR LA NOUVELLE CARTOGRAPHIE DES GUERRES et l’érosion des libertés, je cherche à guérir mon anxiété par le manège de bleu saphir, de quartz rose, de blanc lunaire sur la montagne. Mais le face à face avec le noir, sa grande armée, nul ne peut l’assigner au passé. À l’arrière du temps, les massacres en Tchétchénie Syrie Géorgie, et les cercueils plombés qui arrivaient dans les gares de Russie. À l’avant, d’autres cadavres, tout aussi invisibilisés dans les forêts et sous les gravats des villes d’Ukraine. Conflits réactivés ou inédits, le temps et ses cimetières alignent là-bas leurs fleurs coupées.       Ce matin au Col, des voix de poètes m’ont chuchoté ce même nom de pays. Et dans ma chambre d’écriture où tour à tour veillent la peur et la Muse, les vers d’Anna et de Marina fusent maintenant en nuées. Des décombres de leur destinée s’élève encore le requiem.
       Une bataille sans âge règne sur la terre, qui lie la sourde clameur des vies bâillonnées au silence des vies fauchées. Le calendrier de la répression en Russie est chargé. D’Est en Ouest, d’autres pays y consignent aujourd’hui des rendez-vous. La trêve serait-elle toujours trop brève et la mémoire trop courte pour permettre l’accoutumance à la parole jardinière, aux mains vertes et aux boutons neufs-éclos ? À Saint-Sixte cet après-midi, je n’épouse peut-être que l’été occidental d’un sursis.
       Le lac m’aide au rituel de la paix, son scintillement vient de si loin. Je m’immerge près du bord où flottent les arbres moirés et les nénuphars en quête d’évasion. Le vol de la libellule accompagne ma lente traversée et le saut si gracile des poissons. Brasse alanguie, je fais avec eux les vaguelettes où boivent les nuages. Enveloppé de douce apesanteur, mon corps respire. Heure fluide. Je ressens son bienfait, même si une douleur reste là, fichée dans ma poitrine. Peut-être, près du monument aux morts, l’âme errante de Marina née pour la joie, ou encore celle d’Anna née pour l’amour, qui traversent le village désert à cette heure. Ou est-ce seulement la cloche du soir qui sonne le départ, et les hêtres du pré sous le cimetière qui s’assombrissent… Je sens venir le crépuscule.
Et je regagne lentement le bord où avant moi a accosté l’obscur. Ma chair retrouve ses contours, mon âme sa fêlure. Me voilà rendue à la vérité du monde, à sa lumière rasante. Sur la berge, la ligne brisée de la vie recroise la ligne droite de la mort.

Sylvie Fabre G. Le vent qui souffle sous le vent, Peintures de Marie-France Chevalier, L’herbe qui tremble 2026, pp.70, 71

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