TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Angèle Paoli | Voix sous les voix | Marie Hercberg | Lecture de Marie-Christine Masset

Angèle Paoli, Voix sous les voix,
Peintures Marie Hercberg,
Éditions Al Manar 2024
Lecture de Marie-Christine Masset

Voix voix

Il est urgent de s’emparer de ce livre comme s’il s’agissait du seul à même de permettre à l’écriture d’être sauvée. L’auteure s’est donnée corps et âme pour extraire de ces voix sous les voix leur extrême vitalité et beauté. Une lignée de femmes, de femmes de failles traverse ce livre, toutes ayant volontairement sombré dans la mort (toutes, mais un doute demeure pour la dernière citée) : Virginia Woolf, Marina Tsvetaïeva, Sylvia Plath, Ingrid Jonker, Unica Zürn, Alejandra Pizarnik, Anne Sexton, Francesca Woodman (principalement photographe), Amelia Rosseli, et Ingeborg Bachmann. Angèle Paoli a lu ces auteures, les a fréquentées, je dirais habitées au fil des années. Comme on ferait du bouche-à-bouche, elle mêle son écriture à la leur, ravive souffle et densité, creuse, pénètre sans merci au cœur de leur souffrance, et, avec la même force, dans l’unicité de leur écriture. Quand il s’agit, par exemple, de traverser l’œuvre photographique de Francesca Woodman, Angèle Paoli parvient à desceller tous les remous d’une identité fragmentée, désespérément cherchée jusque dans le flou le plus évanescent des reflets et des gestes L’ange voudrait se faire passe-murailles/s’absorber en un silence éternel disparaître/ avalé par la porosité des cloisons.
Femmes blessées mais femmes victorieuses. Du début à la fin du livre, le lecteur n’entend nulle plainte. Il n’assiste pas au spectacle d’une mise à mort, il entend certes chaque modulation de la douleur mais il n’est pas là pour contempler l’innommable et s’en satisfaire dans un dessein cathartique. Non, ce qui jaillit de ce livre est la force des battements de cœur de ces femmes et leur extraordinaire et inouïe volonté de vivre mais de ne plus le pouvoir. La violence du suicide est égale à leur acharnement à écrire, à créer. L’auteure s’engouffre dans leurs failles, sa poésie en restitue la moindre aspérité ; elle se laisse happer par le vide et ses turbulences, accrochée de toutes ses forces à la poésie, elle sombre avec ces femmes, descend telle Orphée dans le monde souterrain mais elle remonte et sauve la voix d’Eurydice. Ce livre est à contre-courant, mais on peut en suivre le flux et le souffle en confiance, il met à nu le pire dans la souffrance et l’ampleur du rejet pour ces femmes de l’idée même de renoncement. D’emblée, un lecteur qui serait tenté par le seul désir d’observer une intimité, le fantôme d’une poète, qui aurait une fascination morbide pour la mort, ou serait en quête « d’un détail croustillant », sans qu’il y ait besoin d’une mise en garde, ne percevra aucun son de ces voix. C’est en femme qu’Angèle Paoli écrit et c’est en femme qu’elle pénètre ces voix féminines. Dire de ce livre qu’il est féministe serait le réduire fortement. Non, ces femmes sont les sœurs de la poète, ses amies, elle les connaît. Elles sont proches, elles habitent en elles. Leurs souffles, même singuliers sont mêlés. Elles ne mènent aucun combat, si ce n’est celui d’écrire leur vérité encore et encore, comme Francesca Woodman le fait, elle, avec son corps et son regard.
Les poèmes sont ponctués des extraordinaires peintures abstraites de Marie Hercberg. Chacune d’elle, aussi dense que subtile, est souffle et mouvement. Danse et tensions se mêlent, mais n’explose dans le trait et les couleurs que la fulgurance. Ces paysages sembleraient oniriques s’ils n’étaient transfigurés en présence. On ne peut dire du livre d’Angèle Paoli qu’il est scindé en douze parties tant il forme un tout. Chaque partie est consacrée à une poète. À chacune d’elle est donné le même amour. L’auteure, dans le feu, la force, et la précision de sa propre écriture, donne à lire la teneur juste de l’écriture de la poète, il faut être sacrément douée pour réussir cela. Certes, des fragments sont cités, mais ils se mêlent de façon subtile au poème, ils n’illustrent rien mais accompagnent. Le lecteur entend la voix de la poète où se mêle parfois celle de l’auteure dans ce qui serait plus qu’un dialogue : une écriture commune. Le lecteur est plongé dans l’univers de la poète, il entend les remous glaçants des affres : quand je serai morte mes chaussures/à talons pointeront vers le large comme une sorte de boussole/de l’esprit (Sylvia Plath). La musique/la mémoire cette étoupe/cette steppe/sont univers trompeurs/illusions et mensonge/Alors j’ai abandonné la musique et ses trahisons (Alejandra Pizarnik). La tessiture précise de la voix est donnée à entendre, à vivre, cette voix sous les voix que rien ne brise (même la mort) et que sauve l’écriture. Angèle Paoli a mis en mots, en chair et vibrations, la présence de ces femmes, elles sont là, merveilleusement proches et vivantes. Elles sont là, elles écrivent. Elles sont poètes.

Masset

Marie-Christine Masset
sur Terres de femmes ▼

D’une rive à l’autre| Quand les poètes traduisent les poètes, Direction Marie-Christine Masset Éditions Tituli 2023.
→ L’Oiseau Rouge | The Red Bird, Oxybia Éditions,2020, Traduction d’Andrea Moorhead.
→ Le chemin ne changera rien]
Visage natal
Rêve dans l’anthologie poétique Terres de femmes)

■ Voir aussi ▼

→ (sur le site de l'Agence régionale du Livre | Provence-Alpes-Côte-d'Azur) une fiche sur L’Oiseau Rouge | The Red Bird

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