TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Sylvie Fabre G. | Le vent qui souffle sous le vent | Lecture d’Isabelle Raviolo

Publié le :

30 juin 2026

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Ce que j’ai aimé, que je l’aie gardé ou non, je l’aimerai toujours.

Ne vivons-nous pas dans les bras du vent, soumis au renversement, à l’âge et à la poussière ? »

Avec mélancolie, Sylvie Fabre G. regarde l’étendue des cendres laissées par les années, les pertes et les deuils. Devant la fuite inexorable du temps, elle se demande comment « soigner l’abattue de la mort en ses confins ». Mais sous le vent qui arrache et la laisse nue, blessée, il y a un autre vent, un autre souffle, plus ténu, plus discret. Quel est-il ? D’où vient-il ? Pourquoi est-il ce qui sauve de la disparition ?

Avec Le vent qui souffle sous le vent, paru aux éditions de l’Herbe qui tremble (2026), Sylvie Fabre G. signe un magnifique recueil. Écrit sur plusieurs années, Sylvie Fabre G. fait le choix de la première personne du singulier en s’appuyant sur des faits autobiographiques. On y retrouve sa voix singulière, la profondeur d’un souffle poétique accompagné des magnifiques peintures de Marie-France Chevalier qui, par le choix de sa palette chromatique, les jeux d’ombre et de lumière, rappelle « ce vent qui souffle sous le vent » qui
« rouvre le paysage
                       aux regards et aux mots
                      où brûle
                       le feu caché de la vie. »

Lire ce recueil c’est entrer dans un monde tissé de voix, de lieux, de paysages, et renouer avec « la flamme invisible ». Car sous les mots qui s’envolent au vent, souffle une parole de vie qui reste pour l’éternité. Elle est cette étincelle de l’âme, cette lumière ardente, inextinguible réminiscence :
« Il n’y a pas d’oubli, seulement l’inoubliable qui laisse sa traînée. »

De la jeunesse à la vieillesse, un chemin d’écriture se dessine, un sillage secret qui fait écho au paysage. Il y a dans la prose de Sylvie Fabre G. toute « la métrique du ruissellement » qui ravine la chair, l’érode au point que son enveloppe un jour se craquelle : « Cette épreuve met le désir en sourdine », dit Sylvie Fabre G., elle qui va, au fil des pages, de bonheurs en regrets. Entre deuils et souvenirs, une sente discrète se fait jour, comme une sagesse – peut-être celle de l’âge : « Vieillir », dit-elle, « est le mot-œil pour qui approche la ligne d’horizon et espère encore ce qui n’arrive pas. » « Espérer encore » … ces mots me semblent être la carène de cette belle nef : Le vent qui souffle sous le vent.

Sylvie Fabre G. est cette femme, cette mère, cette artiste des mots qui veut le vent qui souffle sous le vent, cette poète de la vie et de la joie qui ne se résigne pas à la mélancolie, à la disparition. Elle est cette poète qui veut l’amour. Elle écrit, dit-elle, « pour que la bonté ne se raréfie pas davantage… ». Elle écrit « avec ou sans adresse, … contre toutes les vanités, … et tous les effondrements ». C’est pourquoi elle arpente ici tous les mondes et l’outre-monde :
« Elle sait que, du premier matin au dernier soir, tous les silences sont battants. Et les voix. »

Mais « quand apprendrons-nous à être à l’heure pour d’autres rencontres ? », se demande la poète. « Aimer, écrire, pleurer », Sylvie Fabre G. reconnaît qu’elle n’a pas d’autre façon d’être au monde. Et ces trois verbes disent un grand désir de vivre, un combat pour la vie : la poète ne se résigne pas au vent qui emporte tout sur son passage, elle veut croire au « vent qui souffle sous le vent » :

« Sur le lac aujourd’hui est descendu l’ange de la solitude. Il m’a raccompagnée jusqu’à la maison. Dedans m’attendaient l’ange de l’écriture et les présences qui font sa respiration. »

I. Des trouées de vie inaltérable et libre

Dans l’épaisseur des jours et des nuits, le poème crée des interstices de lumière, des passerelles vers la vie, un chant à la beauté et à la bonté. Il libère des espaces de pure clarté. Au milieu de l’éphémère, il veille, attentif et fidèle, et construit « une demeure où les mots succèdent aux mots sans faillir. » Telle est la vocation du poème ; redonner vie, ressusciter. C’est pourquoi pour Sylvie Fabre G., il enveloppe toute pensée de courage, toute acte d’espérance. Le poème prononce un « oui sans écart et sans illusion », et ainsi il nous réconcilie. Dans le poème toujours se lève l’aube des voix. C’est pourquoi Sylvie Fabre G. essaie chaque jour d’accueillir la part du réel et du rêve : « Je prête aux mots » dit-elle, « attention pour écrire en vérité. Il y a des voix dans ma voix qui demandent de l’aide pour simplement exister, ou pour conjurer la peine, éviter la ruine. Dans le vent soulevant, la tâche n’est-elle pas de répondre à la question du cri, et d’entretenir les braises de l’amour et de la poésie. »

– Une maison-passerelle

Dans ce recueil, Sylvie Fabre G. redit son ancrage : la Chartreuse, un lieu aimé, arpenté, là où elle « prolonge », dit-elle, « la quête ancienne de femmes et d’hommes dont courent les ombres sur tous les sentiers autour. » C’est en ce lieu même qu’elle ancre ses mots passants. C’est ce lieu même qu’elle nomme « terre du sacre ». Ce n’est donc pas seulement un paysage extérieur au poète, mais c’est aussi un lieu profondément intérieur ; il prend la couleur de son âme, les teintes diaprées des sentiments humains. La Chartreuse est lieu auquel Sylvie Fabre G. donne la lumière d’une aube toujours nouvelle :

« Entre la retenue vert profond des sapins et l’expansion légère des pins, le cyprès architecte y joue son risque avec le tilleul en fleurs. Il m’entraîne sous le ciel changeant où vibrent tous mes noms de pays. ».

C’est là, en Chartreuse, en ce paysage familier, qu’elle poursuit les rêves et les réalités d’un legs dans une maison-passerelle. C’est là qu’elle écrit, au milieu des nuages qui la bordent et se mêlent à la rumeur des cascades, poète-funambule sur la crête, entre terre et ciel. Et si passé et présent connaissent des scellés, Sylvie Fabre G. revient toujours à ce qu’elle appelle la « maison native », celle qui « bourdonne tout le jour près du lilas », celle qui, à la nuit, « accompagne le doux rien et le sombre rien d’une vie donnée – et à rendre. »

C’est une maison que Sylvie Fabre G. décrit comme « une étoile fixe sur la terre », une « lampe immortelle » sur la route. En cet ancrage, elle écrit, en cet espace-temps, elle revit, se souvient. Ici, « le magnétisme de l’amour – perdu éperdu – renaît. » Car en Chartreuse, « la lumière décante l’énigme », nous dit Sylvie Fabre G., et « les yeux se dessillent dans l’instant orphique ». Après une jeunesse où la poète rêvait « d’éclats solaires ou lunaires », aujourd’hui, vivant et écrivant en Chartreuse, elle sait mieux « l’immobilité de la pierre qui bute sur le ciel. » Si la maison-passerelle est celle des réalités: « L’échelle posée contre le poirier gardien du pré, la terrasse aux chaises occupées, les hirondelles de son toit font encore ses beaux jours. »elle reste aussi le rêve de Sylvie Fabre G. : car dans son poème glissent le mot ensemble et le mot séparé :

– La présence est sans âge

En se souvenant de ses enfants avec nostalgie, de ce passé où ils tenaient encore sa main, Sylvie Fabre G. dessine en ce temps révolu un corridor éternel. Aujourd’hui partis, ses enfants restent présents dans son cœur de poète : en ses mots, elle leur donne une présence sans âge.

« Dans la mémoire du temps, ne suis-je pas à jamais leur jeune mère ? »

Le poème recueille nos bribes, nos instants, nos passages, de notre glèbe il fait un diamant. Sylvie Fabre G. nous rappelle ici ce pouvoir des mots, cette grâce de la poésie qui transforme le précaire, le revêt de splendeur. Entre désir et manque, le poète espère en cette parole qui perce l’opacité des nuits et ouvre à l’espérance, à la rencontre : « La demeure bienheureuse », disait Pétrarque, « est située par-delà les sommets. » Les mots du vent qui soufflent sous le vent viennent toujours à l’oreille du cœur et patientent leur existence dans l’écriture poétique. Pour Sylvie Fabre G., si la présence est sans âge, c’est qu’il n’est « vraie vie que du pur-revoir ». La poésie est bien alors cette maîtresse des souffles, elle fait le dehors-dedans. Chacun de ses mots est le vent sous le vent. Au commencement, il y a toujours un regard ébloui : le regard du poète.

– Le visible et l’invisible : filles, femmes, mères.

Où va la rencontre ? Et quelle est sa vocation ? Dans ses questionnements, Sylvie Fabre G. a conscience que la venue du poème ne lui appartient pas plus que ne lui appartient celle des personnes aimées :
« Entre odes à la vie et litanie à la mort », dit-elle, « je m’exténue peut-être à vouloir saisir l’insaisissable pour restaurer le lieu de la félicité. » Les visages de la présence ne sont-ils pas toujours aussi ceux de la séparation ? Si l’espace est fermé, la frontière incertaine, l’écriture est peut-être alors celle qui sonne le gong d’une libération. L’aventure poétique de Sylvie Fabre G. se risque sur les crêtes : elle ose la grande traversée des alphabets secrets, des sonorités primordiales, toute une langue dont les variations n’étouffent pas le chagrin. Et dans cette aventure, il y a toujours une recherche de soi, de sa vérité :
« Mon nom spectral », confie Sylvie Fabre G., « la poésie l’a revivifié. Sous le couvert de son bois sacré j’ai cueilli le rameau d’or, et derrière sa majuscule toutes les lettres ont peu à peu reverdi. » C’est bien ici la grâce de l’écriture que reçoit la poète : l’écriture immatérialise la distance entre les mondes. Sylvie Fabre G. avance au large, au grand air de l’encre qui garde les vivants en vie, et les morts ressuscitables :

« Et dans ma chambre d’écriture, confie la poète, où tour à tour veillent la peur et la Muse, les vers d’Anna et de Marina fusent maintenant en nuées. Des décombres de leur destinée s’élève entre le requiem. » Pour Sylvie Fabre G., chaque femme porte l’héritage de sa lignée, et « rejouer l’histoire familiale, l’infléchir pour la dépasser ou mieux la perpétuer ne se fait pas sans blessures. » C’est grâce à la ténacité de sa mère, confie la poète, qu’elle a eu droit à plus de lumière : « études, amours, étoiles filantes et filées de la poésie. »

– Polliniser les bonheurs et les peines.

D’un âge à l’autre, d’un bouleversement à l’autre, Sylvie Fabre G. reconnaît les voix du passage, les coutures du temps avec la filiation, tout « l’essaim des heures consacrées ». Dans sa mélancolie, elle constate le « doux-amer » : « Les souvenirs se tapissent derrière les portes closes pour tout à coup resurgir… polliniser les bonheurs et les peines. » Ainsi se souvient-elle de sa mère, « la très chère », celle qui « avait si peur d’être abandonnée ». Aujourd’hui, à l’heure même où Sylvie Fabre G. se ressouvient d’elle, écrit, l’immortalise, elle retient une expression, un être pour qui « vivre a été confirmer un vœu » : sa mère « croyait à l’amour et au miracle de la prière pour apprivoiser la mort. »

Fidèle, Sylvie Fabre G. rallume après sa mère ces « mots-bougies » parce qu’écrire est aussi, dit-elle, « un acte de foi » : « Il consiste à combattre la fatalité du couteau, brandi jusque dans le prénom qu’elle m’a choisi : j’enjambe le si pour sauver l’en vie, je suspends le bras cruel de la mort grâce à la sylve bénie de la poésie. » Plus loin dans le recueil, elle dit son émerveillement devant les enfants et les oiseaux, ces êtres ailés dont Hugo admirait la simplicité et Leopardi la perfection : « Sur le plateau, encore préservé du saccage, confie Sylvie Fabre G., se fortifie chaque jour la trame du visible et de l’invisible. Tant de mouvement autour de ma maison, tant de notes joyeuses, tant d’allers et venues attirent l’attention, agrandissent l’espace. » Et sur ce point, les peintures de Marie-France Chevalier j’ajustent à la palette des couleurs intérieures de Sylvie Fabre G., comme l’ombre à la lumière se relient.

– Vivant si près de la vie

De Marie-France (Chevalier) à Sylvie (Fabre G.), comme d’Anna (Akhmatova) à Marina (Tsvetaïeva), s’énonce l’écho d’âmes enfantines, des âmes tournées vers la lumière qui se laissent toucher par ce qui est et par ce qui n’est pas encore, qui intègrent la mort à la vie et à l’autre vie :

« Et je regagne lentement le bord où avant moi a accosté l’obscur. Ma chair retrouve ses contours, mon âme sa fêlure. Me voilà rendue à la vérité du monde, à sa lumière rasante. Sur la berge, la ligne brisée de la vie recroise la ligne droite de la mort. »

Chez Sylvie Fabre G. comme chez l’artiste qui accompagne son livre de ses peintures si intenses, soleil, pluie et bref arc-en-ciel riment avec feuilles mortes et neiges éternelles. « L’amitié qui nous rassemble pardonne à l’automne la parole qui nous ressemble. » Dans ce havre intérieur, dans l’espace-temps du poème, Sylvie Fabre G. vit si près de la vie qu’elle croit la toucher. Et si mémoire la ramène alors à des histoires d’ailes brûlées, de lyre brisée, elle choisit le courage et la joie : « En retournant vers les demeures de l’amour et de la poésie, des visages, des gestes et des mots surgissent à notre rencontre, et ils renouvellent le désir d’exister en ce monde et d’aimer. » « Ces proses de bleu et de noir, parlent la présence continuelle. » Sylvie Fabre G. se révèle ici être une femme-poète qui a le courage de lutter pour la vie, la beauté, le bleu du ciel : « Mais je lutte pour que reverdisse le pré jauni, pour que coulent les sources gelées, et que résonnent les voix dans la maison-passerelle. Je reviens au commencement perdu, et visage après visage, mot après mot, poème après poème, je réapprends l’être, la vraie vie et son sens. » La beauté finit toujours par revenir à la rencontre de Sylvie Fabre G., dans  le vent qui souffle sous le vent.

II. Laisser place à la beauté : un chant qui nous relie

De la chair des hommes à la matière du livre, un lien vivant se noue, une lente parole qui vient des profondeurs. Ce qui tombe en terre et meurt, porte du fruit au centuple : c’est le fruit de la grâce qui touche ce recueil : l’offrande du poème qui nous déborde toujours. Sylvie Fabre G. offre sa voix aux hommes et aux femmes broyés par la violence. Elle croit en ce chant poétique qui nous relie à la Vie, à sa lumière. Elle laisse place à la beauté au milieu des ruines de ce monde : « Au sablier des mots », dit-elle, « recommencer est infini, il suffit de retourner le temps, de faire couler à nouveau dans la langue l’hier plutôt que l’aujourd’hui. » Des présences lui parlent tout bas d’une douleur à guérir, d’une plénitude à partager. « Reste la rose immortelle de la poésie ».

– L’humble habitation du poème

Sylvie Fabre G. mène ce combat singulier contre l’oubli, l’indifférence et la violence : elle trouve les mots qui pulsent du cœur, elle risque les larmes qui coulent encore et encore et rejoignent les fleuves d’amour. Elle accepte l’abandon, mais ne s’y résigne pas. Elle va plus loin ; elle voit plus loin. Pour elle, « l’humble habitation du poème… garde au cœur la chaleur des mots qui ressuscite. » Pour Sylvie Fabre G., le chant du cygne parachève le poème de la rencontre et murmure une vérité. Mais quelle est-elle ? N’est-ce pas celle de la vie souterraine ? N’est-ce pas l’écriture du poème ? Devant les rafales du temps, Sylvie Fabre G. nous confie que son corps incrédule « s’hypnotise pour contrer ce qui le malmène ». Et toujours, l’écriture est celle qui « vole à son secours ».

– La vie souterraine de l’écriture

Dans cette vie, rien n’est laissée au hasard. Tout parle, avec gravité. C’est dans ce « grave » que s’éprouve notre présence réelle : « La part manquante n’est pas la jeunesse des souvenirs – mais plutôt la soustraction d’années agitées par des courants qui … emportent le poète au large. » La vie souterraine de l’écriture est ce vent qui souffle sous le vent : il revisite les lieux vibrants des voix amis, il garde l’empreinte des présentes, leur couleur, leur énergie. Il est ce vent de vie qui n’efface pas, n’emporte pas, mais garde en son sein l’or et la lumière des corps aimés : son toucher léger, senti par le poète, réveille en un instant les habitants du ciel.
Cette vie de l’écriture, discrète et droite, belle et nue, est en correspondance avec les couleurs, les sons et les parfums d’un paysage compagnon de Sylvie Fabre G. Dans l’écoute humble de sa beauté, elle se laisse porter et aimer : « Seules les collines devant ma fenêtre échappent au repliement. Indemne et libre en leur floraison, leur corps mélodique ne connaît nulle flétrissure qui amoindrit. Chaque bourgeon y trouve déjà son expansion dans le bleu. » Et c’est peut-être ce bleu qui est la couleur du recueil de Sylvie Fabre G. : un bleu outremer d’une grave intensité : la mer, le lac et le ciel… des portes d’entrée dans ce pays souterrain de l’écriture. Il se raccorde sur terre au jaune éclatant des jonquilles et au vert du talus. Dans la succession des vies et des morts, il y a toujours ces lieux vif-argent chez Sylvie Fabre G. : des lieux qui coulent dans ses veines de poète – autant « de feuillées de regards, de messagers de signes, à contre-jour ou en pleine lumière. Ils arrivent de plus loin que les mots.» L’écriture apparaît alors comme ce chemin d’étoiles : des ciels étoilés, des voix qui chuchotent dans le noir ; et « sur les parois de la grotte cette main de femme.»
« Dans le laps du temps qui m’est donné elle m’oriente entre balbutiement de l’enfant et chuchotis du mourant, vers un centre, le poème. L’habiter, y avoir lieu, c’est entretenir un foyer dans le passage. »

– Saison propice

Il y a ici un chant des saisons qui transforme le paysage ; quand la saison se fait propice au chant du poète, elle ouvre en son âme « des harmoniques subtiles, toute une variation de couleurs » qui s’entr’appellent et se répondent dans le battement discret des cœurs. Le souffle poétique de Sylvie Fabre G. est ici un souffle de reconnaissance, un élan de gratitude, un grand oui à la vie : « Le printemps dans nos montagnes, patries natales intouchées, n’est pas rachat mais reconnaissance de l’indiscutable bonté d’un floconnement. Sa voie lactée l’étire à perte de vue. » L’amour est atemporel.
Et comme venue des tréfonds, une autre contrée se dévoile : « une Arcadie semblable à celle reflétée dans l’œil de Poussin ». La saison est propice à l’écriture : elle ouvre, libère et rend fécond le cœur du poète. C’est « l’absolution de la beauté » qui se pose sur lui, « en dépit de la rumeur effrayante du monde » : « Elle nous insuffle la lumière, dit Sylvie Fabre G., le vert sacré des prés et cette douce innocence, songe d’immortalité qu’avait saisi l’inflexion du pinceau sous la main du grand peintre et dont chacune à sa manière ravive la quête. Dans ce vent soulevant, le paysage, réel-irréel, lève d’étonnantes variations. » Comme la montagne qui consent aux effets du temps et aux intermittences de la lumière, il faudrait que nos corps, que nos âmes, s’ouvrent au rythme infini du monde, l’éprouvent au plus intime, et se laissent transformer : c’est la lente métamorphose du vivant qui se déploie ici, dans les profondeurs de l’être. Et nul ne sait comment. Mais la foi nous porte : foi en la vie, en l’amour :

« La vie a ses étoiles mortes, mais leur lumière toujours m’arrive. Quelle poétesse, jeune ou vieille amoureuse, pourrait y renoncer ? »

Nulle voix n’échappe « aux flux et reflux du désir, aucune à ses primes puis vertes années, ni celles rougeoyantes du vieillir »… Des départs, des retournements, Sylvie Fabre G. en a traversé ! Mais qu’il soit accolé ou non à la durée, « l’amour ne garantit jamais la flamme contre la fumée. » Il appelle « la ferveur des âmes livrées au poème » : la lumière de l’amour brille toujours à l’ombre de la mort : « De nos corps, les mains du dernier Orphée fatalement se sont déportées, dit Sylvie Fabre G., son regard, sa voix éloignés. À cœur de femme trop absolu, la vie arrache les pétales un à un. Reste la rose immortelle de la poésie. » Le poème est cet habitat le plus profond, le plus secret, ce lieu qui satisfait notre soif d’unité et nous relie à la vie. Pour être vrai, il faudrait « posséder cette qualité d’accueil à la saison, nous dit Sylvie Fabre G., en acceptant la finitude et toutes les fins. »

– Part étrangère des lieux

Dans ce recueil, Sylvie Fabre G. écrit avec « cette part étrangère des lieux, cette clarté que leur donnent les rayons au travers des nuages, une stupéfaction du ciel qui sans prévenir vire du violet au rouge-nuit, de l’ocre-perle à l’émeraude. » La couleur est ici « destinale » : elle s’accorde au temps qui « nous percute et nous atterre ». Quand la vieillesse fait son lit et que la mélancolie gagne, Sylvie Fabre G. fraie la voie sacrée de poésie : « L’impossible a ses entrées en moi, dit-elle, il me demande un possible qui repousse toute étroitesse. » C’est pourquoi, elle nous confie ici qu’en s’exerçant à voir depuis l’enfance ce qu’elle ne voit pas, à entendre ce qu’elle n’entend pas, elle écrit, dit-elle, « ce qui a été, est-n’est pas, en habituée d’un fini qui contient l’infini. » C’est peut-être cela qu’elle appelle partager l’impossible réalisé dont chacun vit par éclairs les temps, les lieux et les éclats ? C’est l’expérience que Sylvie Fabre G. fait à Bologne, sous ses arcades mystiques, quand, déambulant avec sa fille Marie, elle récite des vers de Pasolini… ou encore à Prague, avec son fils Julien, quand elle longe les ruelles de la ville, sur les traces de F. Kafka…

– Renaître dans le poème

Le poème est ce tabernacle où renaître, cet antre secret où la vie surabonde, éternelle. Mais il faut y demeurer, s’y tenir, avoir cette garde du cœur et de l’âme pour ne pas s’échapper de ce centre : résister à la tentation de se disperser. L’écriture est ainsi ce qui nous relie à notre profonde humanité pour Sylvie Fabre G. : écrire pour résister à la perte d’humanité. Ainsi écrit-elle « comme on pose un garrot pour contenir l’hémorragie ou pour adoucir l’eau salée sur les lèvres. » Elle cautérise les plaies au ventre comme au cœur et à la langue. Alors s’énonce cette espérance au cœur de son recueil, cette espérance que Sylvie Fabre G. énonce comme un cri : « Peut-être viendra-t-il le temps des muses-poètes où coulera, sans nulle garde de dragons, la fontaine ardente du féminin au jardin revisité des Hespérides. »

Femme et poète, Sylvie Fabre G. n’a pas trahi son rêve ni occulté sa réalité. Seuls quelques livres, confie-t-elle, répondent à sa traversée. Comme Emily Dickinson elle est restée libre, allumé les mèches de la création « pour qu’elles brûlent feux d’artifice plutôt que flammes mouchées. » Elle aussi a acquis ce droit d’être reconnaissante d’une chose : « le fait d’être soi-même et pas une autre. » Et si aujourd’hui nous pensons « je suis », n’est-ce pas parce que nous sommes ? Évidence ultime et première vérité. « Comme l’avait chanté Alda l’Italienne hautement inspirée, la poésie, Terra Santa qui parfois fait pleurer et parfois illumine, pouvait maintenant faire mûrir son éternité sans limites avec celle de la peinture ». Sylvie Fabre G. fait le choix de suivre toujours la voie aérienne, même au-dessus des précipices : c’est cette voie qui mène à ses scintillements. « Et ce n’est pas faire preuve d’illusion que de marcher vers la lumière en laissant derrière soi l’entrée des souterrains pour la mort. »

Dans ce recueil de Sylvie Fabre G., il y a cette recherche d’un « lieu », ou plutôt d’une cavité intérieure, qu’elle nomme parfois crypte ou encore secret. C’est l’antre du poème, son lieu « hors temps hors monde hors mal » : un jardin des mots où l’écriture devient l’espace-temps d’un salut. C’est tout le sens de l’hospitalité qui revient si souvent dans les pages de ce recueil : « Accueillir ce qui emporte loin de la souffrance, c’est accepter aussi que sèchent les larmes du cœur meurtri pour laisser s’épanouir un autre présent ». Ce qui est beau dans ce recueil, c’est que Sylvie Fabre G. relie sa vie à celle de tout homme, de toute femme, des oubliés, des exclus, de tous ceux dont l’existence et la dignité sont bafouées : « La voix des Iraniennes et des hommes qui les soutiennent a pris les talons ailés de tout messager d’avenir. Leurs mots leurs gestes composent les contrepoisons au venin des escouades de félons. Même s’ils tournent, vrombissant, autour de l’arbre de vie, et déciment ses fleurs ses fruits, les résistantes sèment déjà les nouvelles graines de figuier sauvage. Dépositaires des secrets de la création, elles font mûrir l’enfance indemne qui accorde à chaque vivant égale part d’humanité – divine. »
Ici s’élève claire et intense la verticale des couleurs sur fond de nuit : la note même de l’espérance qui se nomme poésie. Comme les peintures de M.-F. Chevalier qui accompagnent l’écriture ose affronter l’obscur, mais refuse de s’y arrêter. Et là elle rejoint le chant du monde, ce chant de l’espérance qui n’a rien de mièvre :
« Malgré la chape des silences et le surplus des solitudes, malgré l’incessante montée au calvaire, tant d’entre eux abritent encore l’espoir de connaître ce milieu de la voie où Dante vit Amour. »
C’est pour eux tous que Sylvie Fabre G. chante encore, pour chacun qui est tous, elle accueille l’offrande du poème. En dépit des déflagrations du monde et des rétrécis de notre âge, sentir naître, chanter et mourir en soi les lumières c’est donc encore vouloir la dire. Et Sylvie Fabre G. de s’interroger : « Est-ce trop deux regards, deux mains deux plumes pour toucher l’âme des êtres, des éléments et des choses, pour épouser la fluctuation des pensées dans la langue qui relie, et fonder une douce entente sur terres de femmes et de poésie ? Toujours l’amour ressurgit de ces pages : bouleversante expérience et parfois lame tranchante : la vivante rend visage de femme à la sidération et cœur mystique à l’écriture. Jour après jour, elle s’invente avec les éléments du paysage, avec les êtres : elle qui sait qu’un jour, sa chair, ses os, feront « joyeusement terreau fertile », rejoint le grand cycle de la nature, avec philosophie : « À l’heure du vieillissement n’est-elle pas venue l’heure d’apprendre sa juste place en ce monde ? » Sylvie Fabre G. avait rêvé l’éternité de la mer allée avec le soleil, l mais elle s’est « contenté des rivages – sable ou galets. » « À l’âge du bilan inéluctable, quelle femme ne sent pas se poser sur elle la tombée d’un crépuscule ? Loin des cataractes de la passion, loin des filets de l’aliénation, elle plaide la part d’amour dans la philia – fin heureuse. »

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