TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Françoise Ascal | [Carnet, 2004]

Publié le :

03 mars 2016

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Catégorie(s) :





Transmigration des bleus
Aquatinte numérique, G.AdC






[CARNET, 2004]
(extrait)




Connaîtrai-je un moment de vraies « relevailles » (comme on dit d’une accouchée) ? ou bien désormais suis-je vouée à la descente — jusqu’au trou.

Une émotion débordante : pas de mots. Et c’est justement cette absence de mots qui fait lever le désir — rayonnant — d’écrire.

La nature : somptueusement indifférente. C’est cela qui m’apaise. « Je » n’est plus au/un centre. Il prend place dans un ensemble plus vaste, continûment vivant et renaissant, sans « états d’âme ». Jamais je ne projette sur la nature la moindre pensée anthropomorphique. La nature n’a pas souci d’envelopper l’humain, mais elle l’enveloppe de fait, dans une unité du vivant.

Jamais encore il ne m’était arrivé de prendre mon stylo et de le trouver si desséché qu’il était impossible d’écrire. Vidé de son encre, inutilisé depuis trop longtemps. Cela m’a blessée comme un symbole.
Suis devenue cette femme non irriguée par les eaux vitales. Recroquevillée sur ses petites souffrances, sur ses jambes raides, ses angoisses de mort, sa maladie, son inaptitude.

Invité par B., j’ai réouvert ce cahier, tâchant de renouer le fil — sans jugement sur ce qui vient, juste pour retrouver la posture, l’accueil, le geste de la main.

Gratitude pour ces moments « parfaits » : la lumière, les voix des trois petites filles de la maison voisine, un bref son de toux du vieux monsieur dans son potager, une scie au loin qui vrille la ligne d’horizon cachée, la dentelure d’une fougère à deux mètres de mon regard, le goût de ce petit cigare extrait de la boite bleu indigo, l’écho des paroles de A., hier, le baiser de B. déposé sur ma joue endormie, ce matin.

Ne pas lâcher ce fil.
Ne pas lâcher le bleu diffus des myosotis traversant les générations — père semant tes graines à larges poignées, vois ici se déployer la transmigration des bleus.

Un oiseau est venu frapper la fenêtre en plein vol. Après quelques minutes d’égarement, il est reparti, haut vers le ciel, laissant sur la vitre une empreinte d’ailes largement déployées et quelques duvets minuscules.
Un oiseau transparent, immatériel, m’accompagne en creux.
Je le laisse s’ébattre en moi.
Qu’il remue les mots emmurés dans mon corps.



Françoise Ascal, Un bleu d’octobre, Carnets 2001-2012, Éditions Apogée, 2016, pp. 33-34-35.







Unbleud'octobre





FRANÇOISE ASCAL


Francoise Ascal par Michel Durigneux
Ph. © Michel Durigneux
Source





■ Françoise Ascal
sur Terres de femmes


[longtemps j’ai mâché | vos grains de grès](extrait d’Entre chair et terre)
[Carnet, 2011] (autre extrait d’Un bleu d’octobre)
Des voix dans l’obscur (note de lecture d’AP)
[tu aurais voulu l’oublier] (extrait de Des voix dans l’obscur)
Levée des ombres (note de lecture d’AP)
Lignées (note de lecture d’AP)
[Je ferme les yeux et laisse le mot venir] (extrait de Lignées)
Noir-racine précédé de Le Fil de l’oubli (note de lecture d’Isabelle Lévesque)
L’Obstination du perce-neige et Variations-prairie (lectures d’AP)
Rouge Rothko
16 juillet 1796 | Françoise Ascal, La Barque de l’aube | Camille Corot
5-10 août 2017 | Françoise Ascal, L’Obstination du perce-neige




■ Voir aussi ▼


→ (sur le site des éditions Apogée)
la fiche de l’éditeur sur Un bleu d’octobre
→ (sur La Pierre et le Sel)
une note de lecture d’Isabelle Lévesque sur Un bleu d’octobre
→ (sur le site de la mél)
une fiche bio-bibliographique sur Françoise Ascal





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