Ph. angèlepaoli AUJOURD’HUI LA MORT M’HABITE .Arrive un jour où l’on atteint l’âge de ceux qui nous ont quittés. Ainsi j’ai rejoint un matin l’âge de la mort de mon père. pour quelques heures seulement. j’ai pensé ce jour-là ― pour la première fois sans doute ― qu’il était vraiment jeune pour mourir. et je me suis sentie vieille ― pour la première fois. .jour après jour j’ai dépassé l’âge de la mort de mon père. le temps de ce temps de sa mort est derrière moi un peu passé. son visage pourtant demeure fidèle à ma mémoire. inchangé image unique la même toujours. .j’ai aujourd’hui atteint l’âge que mon aïeule Jeanne avait lorsqu’elle s’est éteinte une nuit de ma première enfance. elle que j’avais tendance à trouver vieille sur les photos qu’elle a laissées d’elle elle m’a semblé jeune soudain au moment où nous nous sommes croisées le temps d’une journée. .Avant ― mais lequel ― j’avais l’éternité devant moi. la mort de mes proches ne me préoccupait pas. ils mouraient voilà tout. ils mouraient vivre leur vie dans le silence un peu rance du tombeau sans que s’insinuent en moi autour de moi les fils serrés de leur existence têtue. .aujourd’hui leur mort m’habite ― tissu continu discontinu continu ― la mort ici égrène sa présence au fil des jours et chacun au village est censé savoir pour qui sonne le glas. deux coups trois coups. homme femme. .En surveillant le profil d’aigle de mon vieil oncle tête alourdie dans le voûté des épaules pupilles fixes dégagées de leurs ourlets regard voilé en équilibre sur le vide j’ai perçu sous les paupières abîmées le désarroi contenu maîtrisé douloureux de celui qui sait que le terme est proche que ses jours sont comptés qu’il faut se résigner À a-t-il dépassé l’âge de la mort de son propre père seule la tombe de Navacchjeli pourrait me le dire combien d’années lui reste-t-il à s’habiller le matin à se déshabiller le soir à voir le soleil se lever se coucher sur la mer à partager le pain sous la lampe à réciter pour moi de sa voix sombre les vers de l’Énéide Arma virumque cano Troiae qui primus ab oris Italiam, fato profugus, Laviniaque venit litora à échanger des mots épars avec ceux de son âge à sourire au rire des petits-enfants en tohu-bohu sur la place combien de jours encore à puiser sa vie dos voûté à leurs forces vibrantes regard posé sur l’instant de leurs jeux seulement des enfants sans souci du temps présent ni de l’ailleurs quel lien entre ces jeunes vies caracolantes et la sienne (et la mienne) emplie d’un passé dont lui seul se souvient visage perdu sur l’au-delà du fil ténu humide horizon sans limite sans avenir autre que le silence blanc du salpêtre ou le silence noir et visqueux de la terre. .le temps des morts approche qui réveille l’âme furtive des anciens le village bruit de leurs voix du semis de leurs pas dans le petit bois de chênes qui craque odeur de cyprès et de mousse. .je calcule. .emportée dans une spirale inutile qui ne me lâche pas quel âge la vieille Emma lorsqu’elle est morte en 1968 55 ans en 1940 année où elle a été mise à la retraite je calcule je compte 1889 année probable de sa naissance 79 ans âge probable de sa mort les chiffres m’obsèdent qui scandent le temps de combien d’années ma mère a-t-elle dépassé sa tante Elisabeth et le vieil Augustin et jusqu’où ira-t-elle ira-t-elle au-delà de cent ans comme sa cousine Françoise des cent trois ans comme sa tante Rose et moi de combien doublerai-je la mise des trente années qui nous séparent. .il y a un jour où les vieux enfants rejoignent leurs parents dans la mort morts tout neufs allongés sous la dalle à côté des anciens même froideur figée dans le silence du tombeau. .je lis sur les plaques de marbre les dates de chacun je me promets de les retenir les chiffres dansent et s’envolent je ne retiens que les noms que j’égrène je reviendrai plus tard avec de quoi noter. Carry Lola Pierre Jeanne Jeannette Jean Eliane .je compte les espaces vides. un pour ma mère et un pour mon oncle .après. .il faudra badigeonner les murs procéder au regroupement Carry avec Lola Jeannette avec Eliane Pierre avec Jeanne. .demain prévoir les chrysanthèmes et les lumignons rouges monter au tombeau avec les clés le sécateur pousser la grille. .la lourde porte grince sur ses gonds ils sont là silencieux endormis dans mon recueillement éphémère. Angèle Paoli D.R. Texte angèlepaoli |
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