TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

26 avril 1915 | Lettre de Guillaume Apollinaire à Lou

Publié le :

26 avril 2006

/

Catégorie(s) :

Éphéméride culturelle à rebours


26 avril 1915 :
Lettre de Guillaume Apollinaire
à Louise de Coligny-Châtillon.



Apollinaire par Jean Cocteau
D.R.

Apollinaire_par_jean_cocteau_1

Apollinaire_par_picasso
Apollinaire,
d’après un Portrait de Picasso

D.R.




26 avril 1915

Mon ptit Lou chéri,

Pas de lettre de toi aujourd’hui, hier assisté à la messe, prié pour toi, on chantait et je chantais aussi


Ô miraculeuse
Qu’on raille là-bas
Aux bords de la Meuse
Garde nos soldats
Ave Ave Ave Maria
Ave Ave Ave Maria […]
C’est la pécheresse
Au cœur enflammé
Absous ses faiblesses
Elle a tant aimé
Ave etc



Je pensais à toi pendant qu’on chantait cela, ma toute chérie, et je pensais avec ferveur à mon ptit Lou, que je voudrais si gentille, si mignonne, comme tu mérites de l’être avec cet esprit supérieur, primesautier, français, charmant qui est le tien, ma toute chérie […]

Aujourd’hui tristesse, Berthier a dû monter à la batterie de tir, j’irai le voir chaque matin, en allant au commandant. Je me construis une cabane pr habiter seul. C’est amusant comme tout de fabriquer sa maison. Après la paix…je tâcherai d’acheter un terrain et je fabriquerai un rendez-vous pour l’été. Ça m’amusera énormément de fabriquer ça. Je te raconterai comment j’ai fait et surtout comment j’ai meublé ma villa du front. En tout cas, j’ai une glace, une cuvette, une cuve pr le tub, un matelas en varech et un traversin, ça peut t’épater mais c’est comme ça, une table aussi. Ça a été difficile à se procurer, mais j’ai ça…J’attends tes photos avec une impatience fantastique. J’aimerais bien des photos où on te voit… les petites photos c’est gentil, je les aime bien, mais je préfère, tu le comprendras, celles où on voit quelque chose.

Enfin quoi, mon Lou, je ne m’en fais pas, ça ne vaut pas la peine. Je prends la vie comme elle vient et les obus idem. Tu es mon seul souci. Aujourd’hui sans lettre de toi, je suis sur des charbons ardents. Demain te ferai des vers. Aujourd’hui beaucoup de travail pas amusant ? T’en dis pas plus. T’écris sais pas bien comment et ma lettre doit être d’un décousu. Pas le temps de la relire et c’est pas d’aller dans le monde qui me rend si pressé… Je t’embrasse tout plein, je t’adore, je te prends toute, ma toute chérie, et te berce doucement en te câlinant gentiment, gentiment.
Gui


26 avril 1915

Mon petit Lou, ta lettre d’aujourd’hui m’a rempli de stupéfaction. Prends garde avec ta vie de patachon !!! de ne pas me faire donner congé de mon appartement après la guerre. J’y suis très bien. Ne fais pas de bruit, je t’en supplie, n’y reçois pas trop de poilus. C’est une maison où il y a un sénateur et je ne sais quoi encore. Je t’en supplie, mon Lou, tu me ferais un tort irréparable, si je me trouvais sur le pavé après la Guerre. Je ne paye pas mon loyer pendant la guerre et après la guerre on attendra, mais pour ça faut pas que des ptit Lou viennent faire les fous là-dedans. Vu de loin la vie que tu mènes a quelque chose d’insane. Pendant que nous trimons ici et attrapons peut-être la crève, on bamboche à Paris ! […]

Est-ce que tu reçois toutes mes lettres ? Elles sont toutes datées et doivent se suivre. Je te prends dans mes bras mon ptit Lou et t’embrasse mignonnement tandis que tes belles paupières battent comme des pétales de fleur de pêcher, ma jolie, mon tout.

Ton
Gui.



Signature_guillaume_apollinaire_1


Apollinaire, Lettres à Lou, Gallimard, Collection L’Imaginaire, 2004, pp. 323-324.



Photo_de_lou
Photo de Lou
Ph. D.R.



GUILLAUME APOLLINAIRE


Guillaume Apollinaire Picasso





■ Guillaume Apollinaire
sur Terres de femmes


26 août 1880 | Naissance de Guillaume Apollinaire
28 février 1912 | Première exposition de Marie Laurencin (+ poème « Marie » lu par Apollinaire)
10 juillet 1914 | Apollinaire, Dessins d’Arthur Rimbaud
8 mai 1915 | Lettre de Guillaume Apollinaire à Lou
17 juin 1915 | Publication de la Case d’Armons d’Apollinaire
15 avril 1918 | Publication de Calligrammes d’Apollinaire
9 novembre 1918 | Mort de Guillaume Apollinaire
Les dicts d’amour à Linda




■ Voir aussi ▼

→ (sur fr.calameo.com)
Bibliophilie apollinarienne





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4 réponses à “26 avril 1915 | Lettre de Guillaume Apollinaire à Lou”

  1. « À la fin tu es las de ce monde ancien

    Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

    Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine

    Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
    La religion seule est restée toute neuve la religion
    Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

    Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme
    L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X
    Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
    D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin
    Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
    Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
    Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d’aventures policières
    Portraits des grands hommes et mille titres divers (…)

    Extrait de Zone in Alcool.

    Merci pour ces instants « Guillaumesques »
    Fabrice

  2. Merci, Fabrice. Lorsque j’avais étudié Alcools en année de licence, j’avais particulièrement « flashé » sur la « Réponse des Cosaques Zaporogues au Sultan de Constantinople » :

    « […]

    Voie lactée ô soeur lumineuse
    Des blancs ruisseaux de Chanaan
    Et des corps blancs des amoureuses
    Nageurs morts suivrons nous d’ahan
    Ton cours vers d’autres nébuleuses

    Regret des yeux de la putain
    Et belle comme une panthère
    Amour vos baisers florentins
    Avaient une saveur amère
    Qui a rebuté nos destins […]

  3. Marielle

    Existe-t-il un recueil des textes poétiques contenus dans la correspondance d’Apollinaire, qui ne feraient pas partie d’une publication dans un des recueils poétiques de l’auteur?
    J’apprécie ces contributions éphémères poétiques, textes d’un jour ou d’une heure, quelques lignes glissées dans une lettre, dont beaucoup, je pense, sont perdues pour toujours, parce que ne faisant pas l’objet d’une édition.

  4. pascale

    La photo en hommage à Lucio Fontana m’a suffisamment intriguée pour que j’essaie d’en savoir plus au sujet de ce peintre et de son oeuvre. Mission accomplie, je suis désormais un peu plus familière de l’incision. Et donc, une fois encore, TdF m’a permis de découvrir un artiste, un sujet, un domaine que je ne connaissais pas ou mal, et je ne peux que remercier chaque acteur de ce blog « hautement recommandable » et tellement nécessaire au (bon) fonctionnement de mes neurones…
    Amitiés à tous les 3.
    PS: Ce vers magnifique : « mon verre s’est brisé comme un éclat de rire » …

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