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Né à Turin le 29 novembre 1902, Carlo Levi est un homme de culture, engagé sans concessions ni compromis dans le dur combat pour la liberté. Journaliste et écrivain, il dénonce ouvertement les exactions des fascistes qui persécutent son pays. Son action contre le régime de Mussolini lui vaut d’être arrêté et condamné à trois ans d’exil (1935). Il est envoyé « al confino », d’abord à Grassano, puis à Aliano, en Lucanie (aujourd’hui Basilicate), terre perdue et abandonnée du fin fond de l’Italie du sud.
De cette dure expérience d’exil à Aliano, qui le marquera à vie, Carlo Levi rapporte le témoignage dans un récit : Cristo si è fermato a Eboli (Le Christ s’est arrêté à Eboli), récit dont il entreprend la rédaction le 25 décembre 1943 à Florence. Il achève le manuscrit le 18 juillet 1944. Publié en 1945, dix ans après cette période de relégation à Aliano (Gagliano dans le récit), l’ouvrage est tenu pour un témoignage exemplaire du courant néoréaliste. Il atteint une renommée qui fait le tour du monde et assure à Carlo Levi une autorité intellectuelle et morale que rien dans la vie de l’homme ne viendra jamais démentir. Envoyé en résidence surveillée dans un village perdu de l’Italie du sud, le narrateur (Carlo Levi) découvre la vie de paysans oubliés de tous. Des hommes comme de Dieu. Loin, très loin après Eboli, très à l’écart des terres « chrétiennes », se trouve la terre ingrate de Gagliano. Qui rend les hommes exsangues, rongés par la malaria. Cette misère, le narrateur va l’approcher de très près et tenter de la soulager. Sa générosité et ses talents de médecin (bien que docteur en médecine depuis 1924, Carlo Levi avait abandonné l’exercice de la médecine pour la peinture et l’écriture) vont lui gagner la confiance des habitants de Gagliano et des environs. Des liens se tissent, qui sortent provisoirement de leur apathie et de leur solitude ces paysans jusqu’alors enchaînés au poids de l’oubli. Le moment de la séparation venu (Carlo Levi est libéré en mai 1936), le narrateur promet à ses amis de Gagliano de témoigner en leur faveur. Afin que soit connu de tous l’état d’abandon, d’isolement et de misère dans lequel sont tenus les gens du sud. De retour au cœur du « monde civilisé », Carlo Levi tient sa promesse. En écrivant Le Christ s’est arrêté à Eboli, l’écrivain rend hommage à ses amis du sud et dénonce l’insoutenable dureté de leur vie. Il contribue par là à faire éclater au grand jour le scandaleux problème du mezzogiorno. Nul ne peut désormais ignorer que le Christ s’est vraiment arrêté à Eboli. Le récit de Carlo Levi a été porté à l’écran en 1979 par Francesco Rosi. Avec, dans le rôle du narrateur, Gian Maria Volonté. Carlo Levi est également connu en Italie pour son œuvre picturale, d’une éclatante sensualité. Une peinture dont le style se rapproche de celui de la Neue Sachlichkeit (Nouvelle Objectivité). Une grande partie de ses toiles est aujourd’hui conservée au Centro Carlo Levi de Matera, à proximité d’Aliano, et à la Fondation Carlo Levi de Rome. EXTRAIT « – Buona gente ma primitiva. Si guardi sopratutto dalle donne. Lei è un giovanotto, un bel giovanotto. Non accetti nulla da una donna. Né vino, né caffè, nulla da bere o da mangiare. Certamente ci mettrebbero un filtro. Lei piacerà di sicuro alle donne di qui. Tutte le faranno dei filtri. Non accetti mai nulla dalle contadine -. Anche il podestà è delle stesso parere. Questi filtri sono pericolosi. Berli non è piacevole. Disgustoso anzi. – Vuol sapere di che cosa li fanno ? – E il dottore mi si china all’orecchio, balbettando a bassa voce, felice di aver ricordato finalmente un termine scientifico esatto. – Sangue, sa… sangue ca-ta-meniale – mentre il podestà ride di un riso di gola, come una gallina. – Ci mettono anche delle erbe, e pronunciano delle formule, ma l’essenziale è quello. Son gente ignorante. Lo mettono dappertutto, nelle bevande, nella cioccolata, nei sanguinacci, magari anche nel pane. Catameniale. Stia attento -. Quanti filtri, ahimè, avrò bevuto senza saperlo, nel corso dell’anno ? Certamente non ho seguito i consigli dello zio e del nipote, e ho affrontato ogni giorno il vino e il caffè dei contadini, anche se chi me lo preparava era una donna. Se c’erano dei filtri, forse si sono vicendevolmente neutralizzati. Certo non mi hanno fatto male; forse mi hanno, in qualche modo misterioso, aiutato a penetrare in quel mondo chiuso, velato di veli neri, sanguigno e terrestre, nell’altro mondo dei contadini, dove non si entra senza una chiave di magía. » Carlo Levi, Cristo si è fermato a Eboli, Einaudi Editore, 1951, pp. 19-20. « Braves gens, mais primitifs. Que je me méfie surtout des femmes. » « Vous êtes un jeune homme, un beau jeune homme. N’acceptez rien d’une femme. Ni vin, ni café, rien à boire ni à manger. Elles y mettraient un philtre. Vous plairez sans aucun doute aux femmes d’ici. Toutes vous prépareront des philtres. N’acceptez jamais rien des paysannes. » Le podestat est du même avis. Ces philtres sont dangereux, et pas agréables à boire, dégoûtants même. « Voulez-vous savoir avec quoi elles le font ? » Et le docteur de se pencher à mon oreille, bégayant à voix basse, heureux de s’être rappelé enfin un terme scientifique exact : « De sang, savez-vous, de sang ca-ta-ménial », pendant que le podestat rit de son rire de gorge, comme une poule. « Elles y mettent aussi des herbes et prononcent des formules, mais l’essentiel, c’est le sang. Elles le mettent partout, dans les boissons, dans le chocolat, dans les boudins, peut-être même dans le pain. Cataménial. Faites attention. » Que de philtres, hélas, n’aurai-je pas bus, sans le savoir, au cours de l’année ? Naturellement je n’ai pas suivi les conseils de l’oncle et du neveu et j’ai affronté chaque jour le vin et le café des paysans, même si c’était une femme qui me le préparait. S’il y avait des philtres, peut-être se sont-ils réciproquement neutralisés. Ils ne m’ont fait aucun mal ; peut-être au contraire m’ont-ils aidé, d’une façon mystérieuse, à pénétrer dans ce monde fermé, voilé de noir, fait de sang et de terre, ce monde étranger des paysans, où l’on n’entre pas sans une clé magique. »
Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli, Gallimard, 1948 ; Collection Folio, 1977, pp. 21-22. |
| CARLO LEVI Carlo Levi Autoportrait, 1945 Huile sur toile, 42 x 34 cm, Rome, Fondation Carlo Levi ■ Carlo Levi sur Terres de femmes ▼ → Les mots sont des pierres | Voyages en Sicile (lecture d’AP) |
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