En mars 1815, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, administrateur du Museum d’histoire naturelle et professeur à la chaire de zoologie, demande l’autorisation officielle de « profiter de la circonstance offerte par la présence à Paris d’une femme bochimane pour donner avec plus de précision qu’on ne l’a fait jusqu’à ce jour, les caractères distinctifs de cette race curieuse. » Du statut de bête « curieuse », la Hottentote Baartman Saartjie passe à celui de cobaye humain. Elle est exposée nue sous les yeux avides de scientifiques et de peintres. Le 1er avril 1815, Geoffroy Saint-Hilaire présente un rapport dans lequel il compare le visage de l’infortunée à celui d’un orang-outang. Et ses fesses à celles des femelles des singes mandrills.
Georges Cuvier, père de l’anatomie comparée, zoologue et chirurgien sous Napoléon Bonaparte, estime quant à lui que Saartjie est la preuve patente de l’infériorité de certaines races. Peu après la mort de Saartjie, il entreprend de la disséquer au nom du progrès des connaissances humaines. Le compte-rendu de son travail devant l’Académie de Médecine, en 1817, offre un témoignage exemplaire des préjugés et des propos à caractère raciste que pouvaient tenir les scientifiques de ce siècle. La conclusion de Cuvier est sans appel : « Les races à crâne déprimé et comprimé sont condamnées à une éternelle infériorité. »

Le squelette et un moulage en plâtre de Sartjie Baartman sont ensuite exposés au Musée de l’Homme à Paris, assortis des commentaires « scientifiques » de Cuvier. Les doléances des visiteurs eurent-elles raison de cet exhibitionnisme douteux ? Ou bien tout simplement la fin de l’ère colonialiste ? Le fait est qu’en 1974, André Langaney, directeur du laboratoire d’anthropologie du musée, fait retirer le corps de la vitrine où il est exposé, et le confie à l’obscurité des caves du musée.
En 1994, au lendemain de la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, l’ethnie des Khoisan demande officiellement à Nelson Mandela que leur soit restituée la dépouille de Saartjie Baartman. Des premières négociations sont entreprises. Sans grands résultats. La France faisant valoir l’inaliénabilité, selon la loi, des collections nationales et l’intérêt scientifique de la dépouille. L’affaire dort dans les tiroirs bureaucratiques des diplomates tandis que le squelette de Saartjie continue à prendre la poussière dans les caves du Musée de l’Homme.
Ce n’est qu’en 2001 qu’un sénateur d’Île-de-France, Nicolas About, s’empare du dossier et interpelle à l’Assemblée le secrétaire d’État au Patrimoine et à la décentralisation culturelle de l’époque, Michel Duffour. Il dépose une proposition de loi visant à rapatrier le corps de la Vénus hottentote en Afrique du Sud. La presse s’empare à son tour de l’affaire, qui bénéficie de surcroît de l’émoi suscité par l’annonce du démantèlement du Musée de l’Homme au profit du Musée des Arts premiers. Après moult tergiversations, la proposition de loi est adoptée par le Sénat le 29 janvier 2002, un texte de loi transmis à l’Assemblée nationale le 30 janvier, adopté définitivement le 21 février et promulgué le 6 mars (Journal Officiel du 7 mars 2002), décidant la restitution officielle par la France de la dépouille de Saartjie Baartman à l’Afrique du Sud.
Ce n’est pas pour autant la fin des ennuis pour notre malheureuse Sawtche. Si la date de remise du corps est fixée au 29 avril 2002, il faut encore fixer une date pour l’inhumation et décider du rite de cette inhumation. Nouvelle brouille à la clé ! Un comité spécial est mis en place pour prendre toutes les dispositions nécessaires au bon déroulement de l’hommage national et des funérailles. Pendant ce temps, le cercueil de la jeune Khoisan attend patiemment à la morgue du Cap.
Le 9 août 2002, après une cérémonie œcuménique célébrée selon les rites khoisan et ceux de l’Église du Christ de Manchester (la jeune femme avait été baptisée dès son arrivée sur le sol anglais), Saartje Baartman est inhumée près du village de Hankey (Eastern Cape), en présence du président Mbeki et de nombreux dignitaires. Il aura fallu près de deux siècles à Saartjie pour trouver enfin le repos.
Deux cent ans, c’est long. Notre regard actuel est certes choqué par une telle démonstration d’étroitesse d’esprit. Il est vrai qu’il est plus aisé aujourd’hui, avec le recul, de juger ces pratiques inacceptables. Il en était alors tout autrement, les préjugés racistes étaient dans l’air du temps. Il se murmurait que, dans ces lointaines contrées, l’Occidental, de par sa supériorité naturelle, avait une mission civilisatrice et d’éducation, les Droits de l’Homme n’étant que vaines théories (les droits de la femme étant eux encore plus abstraits).
Ce ne fut sans doute pas la seule raison de l’engouement provoqué par l’exposition du corps de Saartjie Baartman aux yeux du public. Elle était femme, noire, ancienne esclave, dotée d’organes sexuels démesurés, exhibée dans toute l’impudeur de sa nudité. Un mélange de mystère et d’obscénité. Il est fort probable qu’elle suscita des pulsions de toutes natures et notamment érotiques chez les visiteurs venus la contempler, qui la considéraient comme un être inférieur pour mieux se prouver à eux-mêmes la supériorité de leur « race », mais certainement aussi pour se rassurer sur la bonne santé d’une libido dont ils devaient passer les effets sous silence. Saartjie Baartman servit bel et bien d’alibi à la mise sous chape de nombreuses frustrations.
« La Vénus hottentote conquit donc sa renommée en tant qu’objet sexuel, et la combinaison de sa bestialité supposée et de la fascination lascive qu’elle exerçait sur les hommes retenait toute leur attention ; ils avaient du plaisir à regarder Saartjie mais ils pouvaient également se rassurer avec suffisance : ils étaient supérieurs. » (Stephen Jay Gould, Le Sourire du flamant rose, Seuil/Points Sciences, 2000).
Marielle Lefébure
D.R. Texte Marielle Lefébure
Commentaire d’une fidèle lectrice de Terres de femmes (Nathalie Vuillemin)
L’histoire est choquante et les conclusions scientifiques de l’époque aussi, mais il faut tout de même garder un certain nombre de faits à l’esprit : la pensée « biologique » du début du XIXe siècle n’a absolument rien à voir avec la nôtre. Elle tâtonne et s’exprime en des termes qui ne sont PAS scientifiques, au sens où on l’entend aujourd’hui. L’idée d’une hiérarchie des races, influencées notamment par des climats qui produiraient des êtres (humains, animaux et végétaux) dégénérés (ce sont les mots d’alors), est très ancienne, et a été cultivée par les plus grands philosophes des Lumières : entre autres Buffon et Raynal, ce dernier s’opposant par ailleurs fermement dans plusieurs textes au colonialisme. Il ne faut donc pas tout confondre, quitte à accepter certains paradoxes. A l’époque où Saint-Hilaire et Cuvier écrivent, on ne sait encore rien, par exemple, de la fécondation, qui ne sera décrite et observée avec précision qu’au milieu du XIXe siècle. Les théories de la reproduction de l’époque sont franchement folkloriques à nos yeux. Cela n’excuse rien et le ton de ces savants est insupportable pour nous, comme l’est celui de Darwin et de la plupart des savants du XIXe s. lorsqu’ils décrivent les peuples dits « sauvages ».
Mais on ne peut pas lire l’histoire de la science à la lumière de nos connaissances actuelles. Sans quoi on trouverait chez Galilée, Newton, Pasteur, et même chez de grands noms du XXe siècle, des aberrations qui autoriseraient à tout rejeter. On le peut, mais c’est alors le propre d’une pensée totalitaire, aussi idiote que de vénérer ces grands noms de la science comme des génies infaillibles.
Et il y a fort à parier que certaines théories d’aujourd’hui paraîtront sous certains aspects bien folkloriques (et scandaleuses) à nos héritiers… Sachons donc recontextualiser, cela évitera bien des amalgames et des fermetures d’esprit.
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