TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Angèle Paoli | Entrelacs

Publié le :

28 mars 2005

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Entrelacs_2






ENTRELACS



Vivre vivre
le labyrinthe de ta vie
te glisser docile dans les entrelacs
de tes fibres murs à briser
silences à enclore te couler
dans le moule rassurant
des mots tu tisses ta toile
t’enveloppes t’enroules volutes
spirales la fumée fond autour de toi
tu en éprouves les formes fugitives
effeuiller les membranes de l’opacité
cellule après cellule
de tes ongles meurtris
tu grattes tu écales paroi après paroi
les dures écorces de la réalité
surfaces lisses murs glabres
tu procèdes par ordre tes mains nues
caressent palpent roulent et raclent
les rideaux volatils
s’effacent te cèdent le passage
tu cueilles au hasard de ta marche hésitante
les coquillages nacrés des arbres
les algues des branches plient ploient et t’enserrent
de leurs membres le silence est tien
comblé de volupté le lacis du sentier
se déroule sous toi aux frontières absentes
confins inaccessibles limites repoussées
frontières élargies hors du temps de l’espace
la confiance t’emplit plénitude rondeur
anémone légère tu ondules
sur les tracés à venir
démarche éclatée mais sûre alentie
tu t’élèves fluide par-dessus le damier des jours
inextricabilité vaincue enchevêtrements élagués
tu te faufiles t’enhardis au-delà des mystères
les lianes se défont de leurs nœuds sous tes doigts invisibles
écheveaux de cheveux
déliés sous tes pas tu t’enfonces pénètres glisses
ondoiements silencieux
rien ne craque ne brise verre désagrégé
aussitôt que perçu
portes dégondées seuils franchis
tu déambules bulle d’air
et d’eau ivre de solitude conquise
tu affrontes sans ciller le cliquetis des couleurs
les canaux en quinconce duo de noir et blanc
losanges d’Arlequin aux multiples facettes
les pistes se chevauchent se brouillent s’enchevêtrent
s’accélèrent les lignes en fuite
fuseaux de fibres durs dédales de cristal
métallique glacé treillis de vitres
reflets infinis des miroirs biseautés
tu te cherches là-bas
aux confins du réel
éclaté


Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli



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7 réponses à “Angèle Paoli | Entrelacs”

  1. M.P.

    L’horizon dégondé
    pour toi

    Ta vie comme une éponge

    Qui a jeté l’éponge à cet endroit ?

    Tu absorbes le sel et sa poussière

    Le rebut des marées a durci ton image

    Tout ce brimballement
    affale tes distances

    Rester au fond d’un rêve
    est contraire au ressac

    Pour autant
    ne pas sortir de l’eau !

    Réapprendre l’apnée ?

    M.P.

  2. Le chemin ardu, semé de périls, de toute création, ne fait que répéter l’acte cosmogonique premier. Égarements dans le labyrinthe. Comme Phèdre « tout entière à sa proie attachée ? » Difficultés de celle qui, confrontée à la fois à l’éphémère et à l’illusoire de la réalité, et au silence glacial de l’éternité, cherche le chemin vers le soi, en quête d’une régénérescence primordiale. Seul l’Ouroboros peut répondre à son attente.

  3. YvesT

    Céline et Julie vont en bateau ? Où est le ponton de débarcadère ? Finalement, je vais suivre les conseils de Tsvétaïeva à Pasternak (« la vie est une gare. Je vais bientôt partir, je ne dirai pas où ») et me plonger moi aussi, comme Linda Lê, dans La Persuasion et la rhétorique de Carlo Michelstaedter, qui s’est suicidé à 23 ans après avoir assisté à un concert de Beethoven.

  4. Guidu

    L’ŒUVRE DE SIMON F.______________

    Manuscrits trouvés dans le lit de la mère morte
    Prolégomènes de Psyché errant sur le canal.

    Amicizia
    Guidu______________

  5. Superbe ! Images et mots. Deux passages vont me revenir à l’esprit, qui sait pourquoi ? « Portes dégondées » et « les lianes se défont de leurs noeuds ». Aurais-je fait un rêve…?

  6. M.P.

    « Les blessures comme le feu
    semblent finir par s’endormir
    Tromperie
    Dans leurs ventres laiteux
    Elles roulent des incendies

    Chaque matin
    Livrée au feu et aux bêtes sauvages
    Aux termites anthropophages
    Qui me dévorent à grand bruit
    Et me laissent en vie
    Dans une mort sans fin

    […]

    Comme les voyageurs s’en vont
    Pour ne plus revenir
    Comme les papillons
    Regagnent pour mourir
    Les grands vergers mûrs des étoiles
    Je pars vers le flamboyant rien
    Vos chants ne m’auront pas trompée
    Oiseaux vous seuls
    Merci de m’avoir entraînée
    Trop loin »

    Anne Perrier, Le Livre d’Ophélie, Editions Payot, Lausanne, 1979, pp. 34-35-72.

  7. « Il observe son fils. Il regarde le petit garçon circuler dans la pièce et écoute ce qu’il dit. Il le voit jouer avec ses jouets et l’entend se parler à lui-même. Chaque fois que l’enfant ramasse un objet, pousse un camion sur le plancher ou ajoute un bloc de plus à la tour qui grandit sous ses yeux, il parle de ce qu’il est en train de faire, à la manière du narrateur dans un film, ou bien il invente une histoire pour accompagner l’action qu’il a engagée. Chaque mouvement engendre un mot ou une série nouvelle de mouvements et de mots. Tout cela n’a pas de centre fixe (« un univers dans lequel le centre est partout, la circonférence nulle part ») sauf peut-être la conscience de l’enfant, elle-même le champ en modification constante de perceptions, de souvenirs et de formulations. Il n’est pas de loi naturelle qui ne puisse être enfreinte: les camions volent, un bloc devient un personnage, les morts ressuscitent à volonté. L’esprit enfantin navigue sans hésitation d’un objet à un autre. Regarde, dit-il, mon brocoli est un arbre. Regarde, mes pommes de terre sont des nuages. Regarde le nuage, c’est un bonhomme. Ou bien, au contact des aliments sur sa langue, levant les yeux, avec un éclair malicieux : « Tu sais comment Pinocchio et son père ont échappé au requin ?  » Une pause, pour laisser descendre la question. Puis, chuchoté : « Ils ont marché doucement tout le long de sa langue sur la pointe des pieds.  »

       A. a parfois l’impression que les démarches mentales de son fils en train de jouer sont l’image exacte de sa propre progression dans le labyrinthe de son livre. Il a même imaginé que s’il arrivait à représenter par un diagramme les jeux de son fils (une description exhaustive, mentionnant chaque déplacement, chaque association, chaque geste) et son livre par un autre, similaire (en élucidant ce qui se passe entre les mots, dans les interstices de la syntaxe, dans les blancs entre les paragraphes – en d’autres termes, en démêlant l’écheveau des connexions), les diagrammes seraient identiques : il se superposeraient parfaitement.  »

    Paul Auster, Le Livre de la mémoire, in L’Invention de la solitude, Actes Sud/Babel, 1992, pp. 259-260.

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