Via Valeriano/Editions Leo Scheer, 2003.
Sous la conduite de Clémence, la narratrice de La Mort dans nos poumons (un court roman de Joëlle Gardes, rédigé à la première personne), le lecteur s’immisce dans les arcanes subtils d’une relation triangulaire. Celle qui prend corps autour d’un jeune couple, nouvellement marié, et dont Clémence semble être l’indispensable ressort. Pour que celui-ci trouve son équilibre et son épanouissement. Clémence est tout à l’opposé de Louise. Sur l’assurance exubérante de Louise se greffe la timidité maladive de Clémence qui, telle une orchidée ombrageuse que trop d’ombre fane, ne peut fugacement s’éclore qu’auprès de cette jeune femme, tout en volubilité et flamboyance, qu’est son amie d’enfance. Antoine, lui, dont on ne sait trop quel amour le lie à Louise, est l’amant passager de la triste, transparente et « interchangeable » Clémence. Qui se révolte contre des choix qu’elle ne parvient pas à assumer, et s’afflige avec toujours plus d’acuité d’une situation qui s’éternise. Sans pouvoir en espérer ni en imaginer le moindre infléchissement. Jusqu’au jour où une visiteuse, la mort, toujours inattendue, fait sa brusque entrée dans le jardin, au cœur du trio, et chamboule l’ordre pourtant bien ficelé et rôdé des rôles. Mort lente qui s’installe sournoisement à domicile. Comme une quatrième partenaire. Il faut bien se résoudre à lui accorder la place qu’elle réclame. Bouleversé par la présence de cette intruse, le trio n’est plus le même: Antoine (qui, dès le début de ma lecture, a pris les traits de l’Antoine Doinel de François Truffaut) se tient à l’écart de Louise et s’épanche avec une frénésie picturale très égotiste sur son chevalet. Tandis que Louise s’éloigne à pas feutrés. Abandonnant au désarroi et à la solitude son amie. Non sans avoir veillé auparavant à lui donner, avec une douceur généreuse, l’autorisation de vivre pour elle-même. Ultimes paroles dont on espère qu’elles seront bienfaisantes et fondatrices pour Clémence. Apaisantes enfin. Récit d’une grande et sobre tendresse que ce récit de Joëlle Gardes. Émouvant et riche d’une analyse fine et profonde des sentiments qui animent et lient ces deux femmes. Nourries l’une de l’autre. Grandies l’une par l’autre. Avec pour compagnes fatidiques… la souffrance, la maladie et la mort. Angèle Paoli D.R. Texte angèlepaoli
« Antoine appelait quotidiennement. L’exposition était un succès. On lui prédisait un bel avenir. Il n’avait donc tant attendu de livrer ses toiles au public que pour mieux mûrir et s’affirmer. Il lisait les articles élogieux à Louise, il lui racontait les rencontres. Invariablement elle affirmait que tout allait bien et que le soleil et la mer étaient les meilleurs des remèdes. Chaque coup de fil la déchirait. Elle en était heureuse, mais cette évocation d’endroits où elle n’irait plus, ce futur où elle ne serait pas aux côtés d’Antoine la renvoyaient à la maladie. Elle s’étendait et fermait les yeux comme pour imaginer un ailleurs où Antoine menait maintenant une vie autonome.
« Comme c’est étrange, me dit-elle un soir, Antoine grandit au moment où je m’efface. Je ne crois pas au hasard et aux coïncidences. Sa peinture a éclos avec ma maladie. L’aurais-je étouffé depuis tant d’années ? » Et après un temps de silence, elle avait ajouté : « Et toi, t’ai-je aussi étouffée ? ». Je n’avais su que répondre.
Elle avait vu juste : je n’avais écrit que dans son sillage. Cette nuit-là, je dormis par lambeaux arrachés à la confusion et au chagrin. Je pleurais sur Louise, je pleurais sur moi qu’elle allait abandonner, je pleurais sur ma vie terne et sur mes peurs. La chaleur était suffocante, je ne supportais même pas le drap et je ne savais si la sueur qui trempait mon absurde chemise de nuit était due à la canicule ou à la fièvre. »
(page 80)
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