TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Joël Vernet | La vie aventureuse

Publié le :

04 août 2026

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53e1ed27 4626 48a7 9b7a 31d5464c6421.jpeg Escargotph. A. Paoli  « Si nous savions voir, nous ferions provision d’émerveillements« .

      Le regard approche, s’approche. Tremble. Creuse. Même la nuit, le regard approche la lumière. Titube. L’hiver, à l’aube dans le froid, les yeux cillent, et les mains, les mains tâtonnent dans l’obscurité, cherchent le seuil, l’éblouissement. Et l’été, quand les pieds foulent la terre, la lumière rasante sur les pierres, les herbes sèches. Et l’automne, devant les arbres nus, les natures mortes qui n’ont rien de mortes si nous les regardons bien. La lumière aimante le regard et nous restons là, médusés. La lumière ne néglige personne, et surtout pas les arbres, la campagne, tout ce qui est au calme à deux pas de nous. Les fruits posés sur une table. Une chaise au milieu du jardin en attente de soleil : la pluie a laissé une flaque dans son creux. Un seuil silencieux, avec ses herbes, ses traces d’escargots, cette foule des heures nocturnes. Si nous savions voir, nous ferions provision d’émerveillements. Souvent, le regard demeure dans la nuit, comme au fond d’une jarre que n’atteint aucun éclat.

Joël Vernet, « SOUFFLE DE LA LUMIÈRE » in La vie aventureuse, Illustrations de Vincent Bebert, Éditions FATA MORGANA, 2026, pp.30, 31.

… Je te revois dans ta jupe aux mille couleurs, tu as trois ou quatre ans et tu files sur le chemin, vers les sous-bois, à vive allure, très vive allure. De la laine de mouton est retenue par les clôtures. Tu la prends dans ta main et te blesse à l’un des piquants. Ton sang, goutte à goutte, dans l’herbe verte. Tu lèves on visage et ta candeur m’éblouit. Le hasard nous a fait frère et sœur : oui, cette vie est un pur miracle. Nous sommes nés ici ou là, fruits d’une longue chaîne, et nous devrions nous étonner sans cesse de cela, plutôt que de gémir sur ce qui tremble, bafoue, contredit. Ce jour, j’ai compris que la vie était inépuisable. Que des chiens auraient beau la ronger jusqu’à l’os, elle ne disparaîtrait pas. Accueillir cela, en te regardant vivre. Tu m’offrais, sans le savoir, tous les rêves, tous les songes. De magnifiques provisions pour l’avenir. Je ne savais pas encore que les nuages cachent souvent le soleil. Qu’il nous suffit de regarder autrement, de nous pencher sur ce qui nous échappe pour voir soudainement l’éblouissante clarté, trouver le chemin du Très peu sur lequel j’ai toujours cheminé, mon cœur m’appelant au départ. Cette phrase est sans doute absurde, mais je la retranscris : le cœur est le moteur de tout. Tu m’avais glissé cela à l’oreille lorsque nous étions tout petits. Je sens encore ta main sur mon épaule. Quoi de plus éternel qu’une main sur l’épaule ? Elle a rendu légère toute mon aventure.

            Joël Vernet, « LA VIE AVENTUREUSE » in La vie aventureuse, Illustrations de Vincent Bebert, Éditions FATA MORGANA, 2026, pp.52-53.

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