En nous l’humus dense des années
multiples vies sédimentées
Grisailles griseries et brisures
où parfois dans le noir de mémoire
voir éclore un arbre de lumière
En nous se mêlent le ciel et l’eau
l’incessante coulée de reflets
de la course des apparences
la marée des maux et merveilles
son ressac lancinant de questions
En nous l’enfance vive ses rivières
l’odeur du foin dans les soirs de juin
quand le corps chavire de parfums
et le chien noir des nuits de tourment
quand la guerre nous prenait nos pères
En nous blottie la poupée-Chimère
s’éveille à chaque seuil du possible
de porte en porte vers quel espace
lavé de cibles et de menaces
ouvert sur des visages paisibles
En vous l’atlas ouvert de l’enfance
les bras tendus vers la fin des terres
de Vladivostok à Vancouver
Le corps rêve encor sa démesure
désire embrasser l’immensité
Jacqueline Saint-Jean, « En nous l’humus et l’horizon » in Nous les inachevés
Gravures de Danièle Corre, La feuille de thé 2025, pp. 27 à 32.

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