Il y eut des formes d’attente d’abord nerveuse puis résignée. Les
paysages qui se succédaient n’en faisaient qu’un qui semblait
toujours s’éloigner. Il y eut ces marches qui n’en finissaient pas.
Jour et nuit, nuit et jour les hommes et les femmes marchaient.
Face aux périls qui les accompagnaient les hommes et les femmes,
les femmes et les hommes ne pouvaient plus rien. N’avaient peut-
être jamais rien pu. Les étoiles continuaient de brûler le ciel. Le sol
sous leurs pas devenait uniforme et triste et inutile. Les femmes
et les hommes auraient pu ne pas marcher cela n’aurait pas
changé leurs visages et leurs âmes. Les femmes et les hommes,
les hommes et les femmes s’enfuyaient d’eux-mêmes. Leurs faces
étaient maintenant grises et rien ne pourrait plus les éclairer. La
marche du troupeau si elle avait pu être accompagnée de quelques
murmures et fredonnements était à présent très silencieuse.
Les saisons se dérobèrent et le temps lui-même s’écoulait comme
à l’envers. Les saisons pouvaient n’en faire plus qu’une cela n’avait
plus d’importance. Plus le temps s’élargissait et plus le gouffre des
mondes acceptait de recevoir les corps des hommes et des femmes,
les corps des femmes et des hommes. La chute des corps dans le
gouffre. Le son que produit un corps au contact du sol très en-
dessous de lui. Cela ressemble à une averse, au bruit des gouttes
d’eau pendant l’averse. Il pleut des corps mais le gouffre jamais ne
se remplit. Le gouffre des mondes, comme le temps, n’en finissait
pas de s’élargir répondant simplement à la profusion des corps.
Le père et la mère rêvaient parfois ce rêve. Leur joie tourmentée
mais belle et chaude. La mère et le père. Leurs joies qui se
multiplient. Un apaisement encore anxieux couvre la surface de
leurs corps qui se touchent doucement. Le bout de leurs pouces se
touchent. Leurs cheveux se touchent et veulent s’emmêler. Leurs
bouches sont prêtes aux baisers. Les baisers sont chastes et doux.
Les baisers sont nouveaux et ronds et pleins. Ce sont des baisers
qui ne s’affrontent pas, qui se multiplient dans cette douceur
parfaite qui unit le père et la mère, la mère et le père. C’était un
rêve pour la désolation et la tristesse noir des réveils.
Fabrice Caravaca, ça sent le ciel, La Crypte (le pays qui grandit) 2025,pp.40,41,42.

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