TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Anne Malaprade | Épuiser le viol

Publié le :

21 juillet 2026

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Violette pose une question à l’Envioleur.    Ses cheveux bouclent,
sa bouche tord son visage,   ses bras-méduses font des moulinets,
dans un grand sac blanc il se charge de drôles de paquets, il porte
des chaussures de sport, il est prêt à bondir, il s’écarte, il n’aurait
pas dû venir,  il trouve toujours plus de mots pour barrer le passé
et l’écraser. Domination, chantage déséquilibré,  imposition d’un
ordre. Les syllabes du traumatisme défigurent sa bouche.  Louve
ne comprend pas de quoi il parle.   Son je glisse vers Animal qui
est un autre Lui.     C’est masculin, ça parle de virilité, les armes
tracées sont horizontales et verticales.   Les diagonales, absentes
de son champ de vision, déportent la vérité.

Plus Louve s’approche plus Animal s’éloigne.  Ses dents jaunes
reflètent sa pupille verte. Elle se retire dans le soir,  Loup paraît
un peu moins dangereux.     Comment faire   pour parler avec la
surdité qui rage ? Le couloir est sombre,  les lumières de la ville
sont toujours plus timides, Animal n’entend pas ses précautions,
ne perçoit pas sa peur. Les Envioleurs sont rassurants, les Louves
s’inquiètent,    Petit est habillé de noir,    il se dirige là où les Ani-
maux domestiques n’ont jamais migré.     Il court sur les murs et
flotte de toit en toit.     Son visage construit un balcon qui le pro-
tège de sa propension au vertige.

Dès qu’un interlocuteur,   un prof, un médecin, prononce une pa-
role douce, l’agressivité d’Animal est décuplée. On lui reproche
d’avoir traversé des langues mortes. Louve a transmis des légendes
et enseigné ce qu’elle ignore. Une flèche, une autre,   encore une
autre, et les perce-neige deviennent pourpres. Louve descend les
escaliers, retient ses pleurs,   l’espace est large et orange, elle va
sortir de ce grand fruit trop mûr.     Petit a menti, il reconnaît en-
fin qu’il a paniqué,   son regard soutient la distance et la brisure.
Louve regarde son regard, son regard incorpore la rupture.

Louve voudrait que l’amour ne s’éteigne pas dans la séparation.
Elle a tort,   tout le vivant est soumis à la fin et au détachement.
Elle ne comprend pas   de quoi est composé   ce recul du corps.
Animal craint peut-être qu’elle ne le touche, qu’elle ne l’attrape,
qu’elle n’électrise son anxiété. Il dit, plus tard, qu’il reçoit tous
les affects de ceux qu’il aime. Une brèche.   Petit est entré dans
l’insusceptible.
                                                 /
Violette
est jeune, rousse, pressée, élégante, elle court, l’Animal porte ses
bagages, la pluie ne les atteint pas.

Violette
crie de tout son visage fermé. C’est une star admirée par un
peintre de la Renaissance. Elle cueille une araignée de papier, lui
sourit, puis s’envole. La toile animale dessine des angles adoucis
que le soleil vrille de pluies.
                                            /
Anne Malaprade, « Vampyr/ Lune posthume » in Épuiser le viol, Collection « présent (im)parfait », Éditions ] Isabelle Sauvage 2025, pp.74,75. 

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