TRAC
Poètes et écrivains.
C’est comme ça qu’on dit.
C’est-à-dire les poètes c’est pas des écrivains, alors quoi…
Poètes c’est poésie, et écrivains c’est prose –
Dans la prose il y a de tout, entre autres poésie,
mais dans la poésie il n’y a que poésie.
Pour rester en accord avec l’affiche
où le P est immense, stylisé art nouveau,
et inscrit dans des cordes d’une lyre ailée,
je devrais voler plutôt que d’entrer dans la salle.
Et ne vaudrait-il pas mieux pieds nus
plutôt que dans ces deux Eram
tapantes, craquantes
ingrat ersatz d’ange.
Si, au moins, cette robe, plus longue, plus traînante,
si, au moins, les poèmes, pas du sac mais de la manche,
de la fête, de la pompe, de la parade,
du bim au boum, ab ab ba
Et là-haut, sur l’estrade, le guéridon me guette.
Il fait très spiritisme avec ses pieds dorés,
et sur le guéridon – un chandelier enfume…
D’où conclusion
qu’il me faudra à la bougie
lire ce que j’ai écrit sous une ampoule toute bête
toc toc à la machine toc toc.
Sans me soucier à l’avance
si c’est de la poésie
et quelle poésie c’est.
Celle où la prose est particulièrement mal vue –
ou celle qui est particulièrement bien vue dans la prose –
Et quelle différence ça fait
distincte dans la pénombre
sur fond de rideau pourpre
aux franges violettes ?
Wisława Szymborska, Les gens sur le pont (1986) in « De la mort sans exagérer», Poèmes 1957-2009, Préface et traduction de Piotr Kaminski, Éditions Gallimard 2018, pp.183-184.

Laisser un commentaire