« C’est ainsi que des couleurs simples peuvent agir sur le sentiment intime avec d’autant plus de force qu’elles sont simples. Un bleu par exemple, accompagné du rayonnement de ses complémentaires, agit sur le sentiment comme un coup de gong énergique. »
Matisse
Premier mouvement
J’ouvre ma fenêtre et tout le bleu pénètre la pièce. L’odeur
subtile de la marée. Le goût iodé de la coque au persil
cuisiné par Mamie. Le pépiement de la mésange invisible.
Je devine le ciel d’aujourd’hui rien qu’en pensant à la
couleur de ses ailes. Le soleil – foulard doux sur les épaules.
Bruissement léger de la mer au large. J’ouvre les yeux et
tout le bleu est en moi.
Il suffit d’écouter le vent dans les vagues pour saisir le
langage des mouettes. Ormeaux nacrés, patelles,
bigorneaux, praires et palourdes se mêlent aux galets de
toute forme, de toute couleur. La mer les dépose à nos pieds.
Un présent inestimable. Gouaches découpées d’une femme
nue sur la grève – vision fugitive s’éparpillant au vent.
J’aspire l’air et ce sont le ciel et la mer qui s’unissent dans
mes narines. Je deviens alors Noctiluca scintillans…
La musique module les ombres bleues du soir. Murmures
du ciel – les étourneaux dansent dans la lumière
érubescente. Des femmes nues se tiennent par la main, font
une ronde, semblent flotter dans le cosmos, tel une
constellation. L’élan est si rapide, si joyeux que l’une
d’elles, blessée au bras, chancelle et tente de rattraper la
main tendue. Au même moment un rossignol se pose sur le
rebord de la fenêtre, échange avec moi un regard bref et
s’échappe, emmenant avec lui mon rêve d’envol.
Lydia Padellec, « VI Partition pour Matisse » in Le bleu de Matisse , Éditions Au Salvart, 2026, pp.49,50, 51, 53.

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