TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Marie-Hélène Prouteau | Ces mains pour l’inquiétude

Publié le :

25 juin 2026

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                                           Main gauchère de Cy Twombly (Extrait)            
     

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Bucolic
Aristaeus mourning the loss of his bees.

[…]
Il reste dans l’atelier des heures à regarder, des heures à rêves.
Tandis que le soleil exerce ses pinceaux sur le cristal d’une carafe
vide. Et d’un coup, d’un trait, la main prend le départ. File dans
l’air tendu de blanc. Le vision est en lui.

La vision depuis si longtemps l’habite. La très belle fable
d’Aristée. C’est dans les Géorgiques. Les « travaux de la terre » y
communiquent avec le monde des morts et d’Orphée. Et avec le
monde de la mer où vit Protée.

« bucolic », le mot de Virgile, allume le tableau-poème.

J’aime la poésie bucolique, dit Cy Twombly. Cela vient de si loin, de
l’immensément loin des mythes. Orphée et Aristée, tous deux,
par la grâce de Virgile, compagnons de chagrin.

Cy Twombly figure la plainte d’Aristée auprès de sa mère. Le
solaire fils d’Apollon, le dieu apiculteur qui sait élever les ruches,
cailler le lait, cultiver les oliviers pleure la mort de ses chères
abeilles. Il est ainsi puni par les dieux pour avoir causé la mort
d’Eurydice qui s’était fait mordre par un serpent en voulant
échapper à ses avances. Aristaeus mourning, en écho au « multa
querens » du poète des Géorgiques. On entend les plaintes et les
larmes. Ainsi commence l’élégie.

Comme elle est étrange cette toile qu’on dirait déposée par un
scribe de l’invisible ! Cy Twombly peint l’énigmatique message.
Une main virgilienne peint la plainte devenue vibrante de lumière.

Est-ce un vol d’abeilles qui semble la traverser, léger ?
Est-ce une effusion de larmes épandues dans l’air clair ? Est-ce
une danse de l’effacement – même en Arcadie, la mort plane.
Fascinante, l’évanescence de lignes et de couleurs. C’est la main
gauche de Cy Twombly qui peint. Heureuse gaucherie. Dans
l’incertitude de son ombre portée entre le pouce et l’index, la
main seule le guide. Comme si elle était libérée du trajet de l’œil.
Elle fait glisser des coulures de vert, de blanc cassé. Des couleurs,
à peine. Elle fait vibrer un subtil infléchissement vers le bas. Une
émotion pointe dans ces traces ténues. Peut-être des bribes de
chagrin arrachées au temps ?
[…]
Marie- Hélène Prouteau, « Mains gauchères de Cy Twombly » in Ces mains pour l’inquiétude, dessins Marie-Alloy, Al Manar 2026, pp.68,69.

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