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Terres
de Femmes

Anne Sexton | Folie, fureur et ferveur | Lecture de Noémie Antoine

Anne Sexton, Folie, fureur et ferveur : Œuvres poétiques (1972-1975)
traduit de l’américain par→ Sabine Huynh
pour les éditions des Femmes – Antoinette Fouque.
Lecture de Noémie Antoine

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Dans le sillage de la rentrée littéraire de janvier, se démarque Folie, fureur et ferveur : Œuvres poétiques (1972-1975)1d’Anne Sexton, traduit de l’américain par Sabine Huynh pour les éditions des Femmes – Antoinette Fouque.

Ce volume rassemble les œuvres tardives, voire posthumes, de cette poète américaine majeure, à savoir : The Book of Folly [Le livre de la folie] (1972), The Death Notebooks [Les Carnets de la mort] (1974) et The Awful Rowing Toward God [L’Épouvantable Traversée à la rame jusqu’à Dieu] (1975).

Le suicide d’Anne Sexton, en octobre 1974, impacte irrémédiablement l’expérience de lecture, et on ne peut s’empêcher de laisser affleurer ces quelques vers à nos oreilles :

« Life […] : it is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury
Signifying nothing. »2

Car c’est un véritable parti pris éditorial que de faire connaître ces trois recueils écrits durant les deux dernières années de la vie d’Anne Sexton. Le lecteur s’engage dans un corps à corps avec des poèmes dont la voix, sans toutefois nous être complètement étrangère, fait entendre des inflexions jusqu’alors inconnues, déroutantes, même déconcertantes ; tant et si bien qu’il demeure quelque chose de l’ordre de l’inaccessible, comme un substrat d’étrangeté, à la lecture du recueil.
Anne Sexton y fait éclater toutes les structures, toutes les images auxquelles elle avait habitué le lecteur et fait de Folie, fureur et ferveur un laboratoire au sein duquel elle poursuit son expérimentation de la forme poétique. La poète explore les potentialités de la prose et repousse les limites du récit, s’essayant à l’écriture de pastiches, de prières, d’incantations ou encore de psaumes. Elle laisse souffler une plus grande liberté de ton dans ses poèmes, jusqu’à se mettre parfois en danger, l’éclatement du moule poétique laissant percevoir les déflagrations de sa propre vie.
Anne Sexton ne craint pas les débordements : mieux, elle les recherche. Elle étale, exhibe, détaille chaque infime expérience de sa vie psychique comme organique, sans filtre ni retenue. « Unleash » est le mot qui nous vient à l’esprit quand on pense à l’imaginaire d’Anne Sexton. Il exprime à la fois le mouvement de libération dans lequel s’inscrit l’auteure, tant du point de vue de la composition poétique que des images employées, tout en mettant l’accent sur le déchaînement de colère qui éclate çà et là dans le recueil. Le souci de bienséance ou d’esthétisme est rejeté pour saisir la singularité de chaque vécu et comprendre comment chacun d’entre eux modèle – pour le meilleur comme le pire – notre réalité.

« […] Quand le moment viendra, » écrit-elle dans « La Bébée funèbre », « nous parlerons à cœur ouvert / nos mots viendront des hanches, […] oui, quand la mort viendra sous sa capuche, / nous ne serons pas bien élevées. »3

La mort. Le mot est lâché, inéluctable. Le recueil est une confrontation avec la Faucheuse et, ce faisant, avec soi-même ; épreuve de laquelle on ne peut espérer triompher en « jouant petit », en demeurant douce, polie et policée, en ne faisant pas de bruit, en somme.
Qu’on se le dise, la lecture du recueil n’est pas gratifiante. Plongé sans ménagement dans un bain glacé, le lecteur endure les brûlures d’une imagerie complètement débridée, nourrie de l’inconscient et des épisodes hallucinatoires de la poète. Anne Sexton récuse le discours raisonnable et linéaire du logos, autant par goût de la provocation que par recherche poétique. Retour, reprise, volte, interruption ou, au contraire, divagation, le mouvement d’écriture touche au contre-mouvement, à ce que Blanchot nomme le « jeu de déplacement sans place, du redoublement sans doublement et de la réitération sans répétition.»4

La langue poétique est celle de l’anti-séduction. Elle dérange, « […] ne conna[ît] que l’exubérance »5 La poète expose et explose les tabous liés à la sexualité, au suicide ou à la maladie mentale qui fait d’elle « une maison saturée d’excréments »6 . Le lecteur accède à « la pièce verrouillée là-haut » qui « contient tous [ses] mauvais rêves »7, comme dans le poème « Rêver les seins » dans lequel elle fantasme les seins maternels devenus « deux chauves-souris / […] fonçant sur [elle] , / et[la] domptant. »8 La mère y incarne une figure tricéphale : c’est à la fois ce « visage de déesse étrange /[…] ce refuge délicat … »9 , mais c’est aussi la Parque qui peut couper le fil de la vie, de ses « doigts ensanglantés … »10 et c’est enfin la malade qui finit, vulnérable, sur la table d’opération : « À la fin ils t’ont coupé les seins / et du lait a coulé / sur les mains du chirurgien ».11
Souvent, le poème se tient sur une ligne de crête, oscillant entre la célébration de tout ou partie du monde et la mise en garde d’un danger mortel sous-jacent. Là, même éteinte, la puissance maternelle, tout entière localisée dans la poitrine, provoque à la fois crainte et émerveillement :

« Je t’ai mis un verrou
dessus, Mère, chère humaine morte,
afin que tes grandes cloches,
ces chers poneys blancs,
continuent à galoper, galoper,
où que tu sois. »12

Verbum caro factum est

Anne Sexton se révèle être la poète de la chair et de l’incarnation, y compris dans ce que celle-ci a de plus rebutant. La poète reconfigure d’ailleurs son propre corps dans le corps même du poème. Elle s’y déploie ou s’y rétracte, s’y fantasme nouvelle matière organique au gré des ajouts ou des retraits, accentuant l’idée d’expérience morcelée ou parcellaire que l’on peut avoir de l’existence. L’iconographie surprenante des poèmes laisse au lecteur la possibilité d’entrevoir une reconfiguration tantôt cauchemardesque, tantôt ludique et onirique du monde. Anne Sexton explore la matière inconsciente faite de désirs profonds et inavouables, mais elle examine aussi les rêves et la rêverie. Ainsi, dans le « Le Docteur du cœur », elle moque le savoir universitaire de son « Herr Doktor » avant de lui proposer une procédure de guérison digne du « comme si … » des jeux d’enfants :

« Je prendrai une limace si vous le permettez
et ça me fera un appendice impeccable.

Donnez-moi un ongle à la place d’un monocle.
Le monde était laiteux depuis le commencement.

Je prendrai un fer à repasser et repasserai
mon hernie discale jusqu’à ce qu’elle soit plate.
…
Existe-t-il un tel appareil pour mon cœur ?
Je n’ai qu’un gadget qu’on appelle doigts magiques.

Laissez-moi me dilater comme une mauvaise dette.
Voici une éponge. Je peux l’essorer moi-même.

Ô cœur, cœur rouge tabac,
Pulse comme une guitare rock.

Je suis à la proue du bateau.
Je ne suis plus la suicidée … »13

Hospitalisée en juin 1972 pour une opération chirurgicale, Anne Sexton transforme sa douleur physique et son exaspération en matière poétique. La série de poèmes « Les furies » évoque l’impuissance du corps alité, diminué, tout comme la frustration consécutive à la perte d’autonomie ou à l’autoritarisme du personnel hospitalier. Surtout, les poèmes font entendre, quand ils ne crachent pas, la fureur de l’esprit – malade, lui aussi – qui voit le corps se dérober à son contrôle pour faire sédition :

« Je me demande, monsieur Os, ce que tu penses à présent
de ta fureur, devenue aussi acide qu’une baleine qui sombre,
escaladant l’alphabet à l’aide de ses propres os.
Suis-je dans ton oreille chantant encore sous la pluie,
moi du hochet de mort, moi des magnolias,
[…]
Je ne peux pas
répondre de toi, seulement de tes os,
des règles rondes, des érections rondes, des poteaux ronds,
[…]

Je sens le crâne, monsieur Squelette, qui vit
sa propre vie, dans sa propre peau. »14

Les expériences intimes des proches sont également convoquées, Anne Sexton faisant se dresser devant nous une forêt de corps dont elle ne tait rien des petits et grands maux. La sexualité d’autrui fait effraction dans la lecture, comme ce sexe paternel devenu, le temps d’une danse partagée avec la poète, « le serpent, ce persifleur » qui « s’est réveillé et a pressé / sa divinité contre [elle] »15 . Le matériau de chaque vécu est examiné sous tous les angles et réinvesti dans le poème pour en faire un moyen de catharsis et de rédemption. Le texte poétique représente en effet le lieu sûr, l’espace sauf, au sein duquel poète et lecteur peuvent se confronter à la souffrance, aux traumatismes, pour dégager une meilleure compréhension d’eux-mêmes et de leurs émotions.

Du profane au sacré

Dans son essai Writing like a woman, Alicia Ostriker observait que l’écriture d’Anne Sexton oscillait entre une vision sacrée et féconde de la chair et une perception de celle-ci comme étant impure et souillée. « En tant qu’humanistes, nous avons tendance à oublier que rien de ce qui est humain ne nous est étranger. C’est là notre péché originel. Cela signifie que je ne peux pas traiter la femme folle et suicidaire avec condescendance. Cela signifie également qu’elle est une des nombreuses habitantes de mon propre grenier que je renie à mes risques et périls »16, écrivait Alicia Ostriker au sujet d’Anne Sexton, avant d’ajouter : « Un poème n’a pas à être, mais peut légitimement être, « une hache pour la mer gelée »17Folie, fureur et ferveur enfonce nos défenses intérieures pour en révéler les vérités et émotions enfouies. Le corps, même hideux ou mutilé, devient le véhicule par excellence du sacré et du profane. La trivialité de certains poèmes nous rapproche les uns des autres dans ce que nous possédons de plus humain : nos imperfections, nos douleurs, nos doutes, nos désirs, nos aspirations, mais aussi nos disgrâces et la matérialité de nos corps.
Anne Sexton dépasse donc la dichotomie usuelle du sacré et du profane. Celle qui se considérait comme une « primitive » brouille les frontières et perçoit la dimension hiérophanique derrière chaque manifestation physiologique ou organique. Dans Folie, fureur et ferveur, il n’est plus question de processus, mais de ce que Mircea Eliade désignait comme un « sacrement, une communion au sacré ».18 Si les déviances et les transgressions sexuelles sont ouvertement évoquées et dénoncées dans les références à l’inceste, d’autres poèmes célèbrent ce que la sexualité a de plus mystique. « Quand l’homme pénètre la femme » fait penser à ces hiérogamies primitives qui exaltent l’amour humain à travers l’union du spirituel, du charnel et du terrestre. Le logos y apparaît dans l’extase, dans une forme de déraison semblable à la folie tant décriée par la société :

< br />« Quand l’homme
pénètre la femme,
comme les vagues mordant le rivage,
encore et encore,
et la femme ouvre la bouche de plaisir
[…]
le Logos apparait, qui trait une étoile,
et l’homme
dans la femme
noue un lien
pour que jamais plus
ils ne soient séparés
et la femme
monte dans une fleur
et avale sa tige
et le Logos apparaît,
qui libère leurs fleuves. »19

Selon Mircea Eliade, « le sacré est saturé d’être »20. C’est bien toute la finalité des poèmes d’Anne Sexton : culminer en une saturation de désirs, d’expériences – y compris langagières – de proximité en soi, avec soi comme avec le monde. Ses poèmes montrent tout ce que le quotidien porte en lui de germes sacrés, y compris les objets usuels qui se chargent d’une puissance d’être inédite :

« Bénis soient tous les objets utiles,
les cuillères en os,
le matelas sur lequel je cuisine mes rêves,
la machine à écrire qui est mon église
avec un autel de clés toujours en attente,
les échelles qui vous laissent grimper
[…]
Bénie soit aussi la poêle,
toute noire et graisseuse,
qui frit les œufs comme des yeux de saints. »21

Si l’on ne peut ignorer le ton satirique d’un poème qui détourne les louanges des psaumes bibliques, questionnant ce que l’on considère comme sacré selon les normes sociétales et religieuses, on comprend également qu’investir les objets inanimés d’une dimension spirituelle participe à la fois d’une poétique du sacré et d’un réenchantement du quotidien.

Anne Sexton, poète visionnaire ?

Anne Sexton serait-elle une poète visionnaire ? Bien que l’expérience personnelle, le souvenir et le trauma soient les mares dans lesquelles elle puise son inspiration, lui valant l’étiquette de poète « confessionnelle », les poèmes des dernières années tendent à se décentrer du moi de l’auteure pour embrasser la condition humaine. Folie, fureur et ferveur poursuit et clôt un mouvement d’introspection et de réinterprétation des mythologies telles que les définit Barthes, en tant que représentations idéalisées véhiculant des significations culturelles et idéologiques. Anne Sexton, qui avait déjà amorcé le réexamen des contes de fées dans Transformations22, revisite ici les mythes égyptiens, grecs, hindous, mais aussi les récits hébraïques et chrétiens. Elle reprend à son compte les grandes figures éternelles de la mère et de la marâtre, de la grand-mère et de la sorcière, de la folle et du malade, du bourreau et de la victime, qui semblent parfois jouer le rôle de ses alter-egos. Tous interrogent les notions de pouvoir, de justice, de trahison, mais aussi celles de transformation, de sacrifice et de résilience.

« Une histoire, une histoire ! / (Laisse-là aller, laisse-là venir)»23 s’écrie la poète, rappelant ainsi que tous les grands textes fondateurs s’ancrent dans stade oral de l’histoire. Folie, fureur et ferveur vibre des échos d’un chant rituel généalogique. Il rappelle l’histoire du monde, celle d’Anne, de la communauté américaine et, plus largement, humaine. Le recueil participe à la fois de l’anéantissement et de la recréation du Monde. Le poème « Ô vous langues » reprend les thèmes et les tournures phrastiques de la Genèse, dans une répétition de l’acte primordial de la transformation du chaos en Cosmos. Anne Sexton s’y approprie l’inconnu en connu, elle forge sa propre mythologie :

« Qu’il y ait un Dieu aussi grand qu’une lampe à bronzer pour vous
baigner de la chaleur de son rire.

Qu’il y ait une Terre de la forme d’une pièce de puzzle et qu’elle
convienne à chacun d’entre vous.

Que l’obscurité d’une chambre noire monte de l’abîme. Une
chambre de lombrics.

Qu’il y ait un Dieu qui voie la lumière au bout d’un long tuyau
très fin et qu’il la laisse entrer.

Que Dieu les sépare en deux.
[…]
Que la lumière soit appelée Jour pour que les hommes puissent
cultiver du maïs ou prendre des bus. »24

De même, de nombreux poèmes du recueil font directement référence à la création de l’homme et de la femme. Ils apparaissent notamment sous la forme de deux mains tendues vers Dieu, qui s’enlacent et qui applaudissent – pour un temps – la perfection de la création : « Et ce n’était pas un péché. / C’était comme cela devait être. »25 Dans un autre texte, Anne Sexton compare la naissance au moment du petit-déjeuner. Nous revient alors en mémoire, le souvenir doux-amer de cette publicité pour du café instantané, qui mettait en scène les membres d’une même famille trop souriants, dans une atmosphère de convivialité criante :

« Une fois, nous étions tous nés,
nous avons jailli comme des rouleaux de bande de tissu
oubliant notre monde de poissons,
les mers agréables,
le pays du bien-être,
fessés jusqu’aux oxygènes de la mort,
Bonjour la vie, nous disons au réveil,
je vous salue marie café tartine
et nous Américains buvons du jus,
[…]
Bonjour la vie.
Se réveiller c’est être né … »26

Dès lors, le poème devient le seuil, le franchissement qui permet l’accès à un temps et à un espace sacrés. Anne Sexton y provoque le divin, y cherche le signe apodictique en se livrant à toutes sortes d’invocations. Le rythme cadencé de certains textes rappelle la prière ou le rituel, quand les champs lexicaux du mysticisme et de l’occulte renforcent l’effet incantatoire, hypnotique de la transe :

Anges du feu et des organes génitaux, […]
Femme de feu, toi de la flamme antique, toi
du brûleur Bunsen, toi de la bougie,
toi du haut fourneau, toi du petit fourneau, toi
de l’énergie solaire féroce, […]
Mère du feu, laisse-moi me poster à ton portail insatiable … »27

Les poèmes sont ceux de la connaissance et de la révélation, de la célébration et de la dénonciation, mais ce sont aussi des chants médicinaux de la confrontation au Mal et à nos propres démons. On écrit et on dit pour stimuler sa créativité, pour (se) guérir, pour (se) préparer à la mort. « En connaissant le mythe » écrit Mircea Eliade, « on connaît “l’origine” des choses et, par la suite, on arrive à les maîtriser et à les manipuler à volonté ; il ne s’agit pas d’une connaissance “extérieure”, “abstraite”, mais d’une connaissance que l’on “vit” rituellement, soit en narrant cérémoniellement le mythe, soit en effectuant le rituel auquel il sert de justification. […] [D’]une manière ou d’une autre, on “vit” le mythe dans le sens qu’on est saisi par la puissance sacrée ; exaltante des évènements qu’on remémore et qu’on réactualise.28 »

Dire les mythes d’origine permet une régénérescence. En recréant le monde, Anne Sexton s’accorde la permission d’un retour aux temps des origines et recommence son existence, dans une nouvelle naissance symbolique :

« Oh Marie,
Douce Mère,
ouvre-moi la porte et laisse-moi entrer.
Une abeille t’a piqué le ventre avec foi.
Laisse-moi flotter dedans comme un poisson.
Laisse-moi entrer ! Laisse-moi entrer !
Je suis née plusieurs fois, un faux Messie,
mais laisse-moi renaître
en quelque chose de vrai. »29

Anne Sexton réactualise le temps sacré du passé par le temps liturgique de l’écriture puis de la lecture des poèmes, mais leur modernité, leur vivacité, leur audace et leur iconographie marquent un esprit de rupture avec le temps sacré tel qu’on l’envisage traditionnellement.

Et Dieu, dans tout ça ?

Dans le documentaire USA : Poetry, Anne Sexton confiait à la caméra qui la filmait : « I like something I’ve lost. There is something in there, but I’ve lost and that I can’t find. »30 Anne Sexton languit de « nostalgie ontologique »31, ce qui se traduit par l’ouverture des poèmes à la philosophie existentialiste. Folie, fureur et ferveur reflète ses doutes et sa quête de sens :

« Avec toutes mes questions,
Et les mots nihilistes dans ma tête,
Je suis partie à la recherche d’une réponse,
Je suis partie à la recherche de l’autre monde… »32

Anne Sexton cherche Dieu, mais lequel ? L’aspect éclectique et hétérodoxe du recueil souligne les parallèles, les contrastes et les apories des références mythologiques ou religieuses. La réécriture permet la critique acerbe des dogmes imposés à la société. La série de poèmes « Les papiers de Jésus »33 revisite les grands épisodes de la vie du Christ en insistant de façon moqueuse sur son humanité. « Jésus tète »34 sa mère, « Jésus cuisine »35… La figure sacrée y est dégradée, taraudée du désir qu’il éprouve pour Marie. Les miracles, tournés en dérision, deviennent des tours de passe-passe, quant aux injonctions célestes, leur caractère absurde empêche l’homme de s’attirer comme de garder les bonnes grâces divines.
C’est que Dieu (ou les dieux) jalouse l’Homme. Il « […] traine la savate au paradis, / […] mais Il brigue la terre »36. De là s’origine le conflit entre un Dieu qui voudrait définitivement se faire Homme, et un homme qui n’aspire qu’à s’élever pour fuir une incarnation douloureuse :

« C’est vrai, j’ai un corps
et je ne peux pas m’en échapper.
J’aimerais m’envoler hors de ma tête,
mais il n’en est pas question.
Il est écrit sur la tablette du destin
que je suis coincée ici dans cette forme humaine. »37

Plus on avance dans le recueil, plus la question de la foi et de son effondrement se pose, notamment en regard des grandes tragédies du XXe siècle. Le recueil crie la solitude de la condition humaine. Il n’y a « Personne. »38 nous assène Anne Sexton qui ne cesse pourtant de chercher. « Dieu semble-t-il, / nous a tourné le dos, / nous présentant le négatif sombre ».39 S’il y a rencontre avec la divinité, elle ne peut qu’être manquée, déceptive ou dégradée. L’auteure souligne le paradoxe d’une humanité qui cherche Dieu mais qui craint le reconnaître quand elle le trouve ou qui le rejette « […] dans les toilettes. […] avant de verrouiller la porte. »40 On peut alor

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