TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Sophia de Mello Breyner Andresen | Le Minotaure

Publié le :

16 septembre 2010

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Theseus-Minotaur-Mosaic
Mosaïque romaine de Rhétie (Canton de Fribourg, Suisse)
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O MINOTAURO




Em Creta
Onde o Minautoro reina
Banhei-me no mar

Há uma rápida dança que se dança em frente de um toiro
Na antiquíssima juventude do dia

Nenhuma droga me embriagou me escondeu me protegeu
Só bebi retsina tendo derramado na terra parte que pertence aos deuses

De Creta
Enfeitei-me de flores e mastiguei o amrgo vivo das ervas
Para inteiramente acordada comungar a terra
De Creta
Beijei o chão como Ulisses
Caminhei na luz nua

Devastada era eu própria como a cidade em ruína
Que ninguém reconstruiu
Mas no sol dos meus pátios vazios
A fúria reina intacta
E penetra comigo no interior do mar
Porque pertenço à raça daqueles que mergulham de olhos abertos
E reconhecem o abismo pedra a pedra anémona a anémona flor a flor

E o mar de Creta por dentro é todo azul
O ferenda incrível de primordial alegria
Onde o sombrio Minotauro navega
Pinturas ondas colunas e planícies
Em Creta
Inteiramente acordada atravessei o dia
E caminhei no interior dos palácios veementes e vermelhos
Palácios sucessivos e roucos
Onde se ergue o respirar de sussurrada treva
E nos fitam pupilas semi-azuis de penumbra e terror
Imanente ao dia ―
Caminhei no palácio dual de combate e confronto
Onde o Príncipe dos Lírios ergue os seus gestos matinais

Nenhuma droga me embriagou me escondeu me protegeu
O Dionysos que dança comigo na vagua não se vende em nenhum mercado negro
Mas cresce como flor daqueles cujo ser
Sem cessar se brusca e se perde se desune e se reúne
E esta é a dança do ser

Em Creta
Os muros de tijolo da cidade minóica
São feitos de barro amassado com algas
E quando me virei para trás da minha sombra
Vi que era azul o sol que tocava o meu ombro

Em Creta onde o Minautoro reina atravessei a vaga
De olhos abertos inteiramente acordada
Sem drogas e sem filtro

Só vinho bebido em frente da solenidade das coisas ―
Porque pertenço à raça daqueles que percorrem o labirinto
Sem jamais perderem o fio de linho da palavra

Outubre de 1970



Sophia de Mello Breyner Andresen, Shores, horizons, voyages, selected poems, Orchid Press, Hong Kong, 2005, pp. 96-97.








Labyrinthe Amiens 2






LE MINOTAURE





En Crète
Où règne le Minotaure
Je me suis baignée dans la mer

Il y a une danse rapide qui se danse devant un taureau
Dans la très ancienne jeunesse du jour

Aucune drogue ne m’a enivrée ne m’a cachée ne m’a protégée
Je n’ai bu que du résiné ayant répandu à terre la part qui revient aux dieux
De Crète

Je me suis parée de fleurs et j’ai mâché le vif amer des herbes
Pour pleinement éveillée communier avec la terre
De Crète
J’ai baisé le sol comme Ulysse
J’ai marché dans la lumière nue

Dévastée que j’étais comme la ville en ruines
Que nul n’a relevée
Mais dans le soleil de mes patios déserts
La furie règne intacte
Et pénètre avec moi sous la mer
Car j’appartiens à la race de ceux qui plongent les yeux ouverts
Et reconnaissent l’abîme pierre à pierre anémone après anémone fleur après fleur
Et la mer de Crète est toute bleue à l’intérieur
Incroyable offrande de joie primordiale
Où navigue le sombre Minotaure
Peintures écumes colonnes et plaines
En Crète
Pleinement éveillée j’ai traversé le jour
Et j’ai marché à l’intérieur des palais rouges et véhéments
Des palais successifs et rauques
Où se lève la respiration de la ténèbre susurrée
Et nous fixent des pupilles semi-bleues de pénombre et de terreur
Immanentes au jour ―
J’ai marché dans le palais double du combat et de l’affrontement
Là où le Prince des Iris déploie ses gestes matinaux

Aucune drogue ne m’a enivrée ne m’a cachée ne m’a protégée
Le Dionysos qui danse avec moi sur la vague ne se vend sur aucun marché noir
Mais il croît comme la fleur de ceux dont l’être
Sans trêve se cherche et se perd se désunit et se réunit
Et c’est cela la danse de l’être

En Crète
Les murs de brique de la cité minoenne
Sont faits de glaise pétrie d’algues
Et quand je me suis retournée derrière mon ombre
J’ai vu le bleu du soleil qui touchait mon épaule

En Crète où règne le Minotaure j’ai traversé la vague
Les yeux ouverts pleinement éveillée
Sans drogues ni filtre
Seulement du vin bu devant la solennité des choses ―
Car j’appartiens à la race de ceux qui parcourent le labyrinthe
Sans jamais perdre le fil de lin de la parole

Octobre 1970


Sophia de Mello Breyner Andresen, La Nudité de la vie, anthologie, L’Escampette, Bordeaux, 1996, pp. 87-88. Traduction de Michel Chandeigne. Préface de Vasco Graça Moura.





SOPHIA DE MELLO BREYNER ANDRESEN


Sophia de Mello Breyner Andresen
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■ Sophia de Mello Breyner Andresen
sur Terres de femmes

Mar



■ Voir aussi ▼

→ (sur Poetry International Web)
plusieurs pages consacrées à Sophia de Mello Breyner Andresen
→ (sur le site de l’Instituto Camões)
une notice bio-bibliographique (en portugais) sur Sophia de Mello Breyner Andresen


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7 réponses à “Sophia de Mello Breyner Andresen | Le Minotaure”

  1. christiane

    Magique évocation…
    « Ce fil sera ton attachement au passé. Reviens à lui, car rien ne part de rien, et c’est sur ton passé, sur ce que tu es à présent, que tout ce que tu seras prend appui. Ce qui est ardu, c’est de conserver jusqu’au bout du fil, une résolution inébranlable de retour ; résolution que les parfums et l’oubli qu’ils versent, que tout va conspirer à affaiblir. » (André Gide, Thésée)
    Et pour faire lien avec le labyrinthe mystérieux de la cathédrale d’Amiens (de qui cette photo sublime ?), cette impression : le labyrinthe n’est-il pas le lieu d’où on ressort perdu ?…
    Il reste ce proche et douloureux Minotaure… quelle terrible solitude de celui qui vécut, caché, honteux, maudit dans ce dédale où le seul qui l’approcha en le leurrant, le tua. (Je pense au livre de Dürrenmat et à cette danse fatale entre Thésée et lui, dans le labyrinthe aux miroirs, une mise à mort du toro…). Un règne d’exilé, de banni, un roi sans divertissement.
    Quant à cette offrande énigmatique de Sophia de Mello Breyner Andresen, elle me laisse enchantée et pensive. L’amour est un prédateur qui tue celle qui aime, et l’aimée ne rêve que d’être tuée par l’amour..
    « Tu me tues, tu me fais du bien. » (Marguerite Duras, Hiroshima mon amour)

  2. Je me sens très proche de cette poète. Je ressens au plus profond ce qu’elle cherche à exprimer ici, dans son union avec la mer, cette euphorie qui triomphe de nos angoisses et de nos monstres le plus chers.

    Je ne crois pas que le labyrinthe des cathédrales (- le labyrinthe comme signe d’authenticité d’une cathédrale -) soit destiné à perdre l’homme. Au contraire. Si le parcours est épreuve (au Moyen Âge, le labyrinthe se parcourt à genoux), l’arrivée en son centre est révélation. Je m’y suis essayée tant de fois, dans la cathédrale d’Amiens, mais le mystère en est perdu.
    En revanche, ce lieu sublime, édifié selon des règles que nous avons en partie perdues, est empli de mystères et d’étrangetés qui dépassent la simple raison. Je pourrais en parler pendant des heures. Mais ce soir, le Minotaure veille et il faudrait plus d’une danse pour assoupir sa cruauté.

  3. Emilie D. El

    J’ai rêvé du labyrinthe,
    Et au réveil, je te l’ai reconstruit
    Pour que tu me comprennes

    Sinon, comment me saurais-tu ?

  4. christiane

    Comme dans ce poème énigmatique de Sophia de Mello Breyner Andresen, le labyrinthe auquel je pense, il faut en sortir, ne pas s’y perdre, comme « ceux qui parcourent le labyrinthe/sans jamais perdre le fil de lin de la parole. ».
    La parole de l’autre, surtout celle des poètes, est labyrinthe et pour qui n’y prend garde elle opère en nous une modification. Avec ou sans fil, quand, tâtonnants, nous sortons du labyrinthe nous sommes perdus en notre langage. Les poètes ont tout bouleversé et le monde se nomme différemment. Ainsi, c’est la première fois, que je lis : « Et la mer de Crète est toute bleue à l’intérieur/Incroyable offrande de joie primordiale/Où navigue le sombre Minotaure… ». Et voilà que les mythes dansent une ronde folle et que je lie ce Minotaure à Zeus-taureau, magnifiquement évoqué par ce florentin, Roberto Calasso, dans son ouvrage Les Noces de Cadmos et Harmonie :
    « Sur la plage de Sidon, un taureau s’essayait à imiter un roucoulement amoureux. C’était Zeus. Il fut secoué d’un frisson, comme sous la piqûre des taons ; et cette fois, ce fut un doux frisson. Eros plaçait sur sa croupe la jeune fille Europe. Puis la blanche bête se jeta à l’eau, mais son corps imposant en émergeait assez pour que la jeune fille ne fût pas mouillée.(…)
    Europe, tremblante, se cramponnait à l’une des longues cornes du taureau… » Ainsi commencent « ces choses qui n’eurent jamais lieu mais qui durent encore… » (Saloustios, Des dieux et du monde)

  5. Il existe donc, selon Sophia de Mello Breyner Andresen, deux catégories d’aventuriers : ceux qui échouent dans l’expérience du labyrinthe et ceux qui en sortent vainqueurs. Les uns parce qu’ils ont perdu le fil de lin de la parole, les autres parce qu’ils ont su ne pas le perdre.
    Sophia de Mello Breyner affirme appartenir à la seconde catégorie. Peut-être a-t-elle reçu les enseignements secrets d’Ariane, demi-sœur du Minotaure.

    La parole poétique de Sophia de Mello Breyner fait d’elle une initiée. Parole de pythie. Tout imprégnée du mythe du Minotaure et de ses dimensions plurielles, Sophia de Mello en assume les différentes formes et le fait sien, totalement, complètement. Parée comme aux temps antiques de fleurs, elle se livre, avec la complicité de Dionysos (époux d’Ariane), à des danses lubriques qui évoquent les transes du passé. Elle renoue, par ses joutes marines, avec les origines du monstre Astérios. [Le Minotaure est issu des amours adultérines de Pasiphaé – épouse de Minos, roi de Crète – et d’un taureau envoyé par Poséidon]. Sophia de Mello apparaît comme possédée du rite minoen. Cette possession – lucide, malgré tout – lui ouvre des voies inconnues du commun des mortels. Ainsi, comme pour joindre la scansion à la parole, Sophia de Mello affirme-t-elle, par deux fois en début de vers, son appartenance à une race particulière, qui l’emporte au-delà de la race crétoise.
    – Celle de ceux qui n’ont pas peur d’ouvrir tout grand les yeux sur le mystère et la beauté du monde :
    «J’appartiens à la race de ceux qui plongent les yeux ouverts
    Et reconnaissent l’abîme pierre à pierre anémone après anémone fleur après fleur».
    – Celle «de ceux qui parcourent le labyrinthe
    Sans jamais perdre le fil de lin de la parole».

    Voir au-delà, oser au-delà. C’est sans doute ce qui permet un au-delà de la parole. Une parole
    énigmatique propre à transcender les peurs, à les transformer. Ce qui advient est la création d’un poème solaire. Pasiphaénne Sophia qui renoue aussi avec cette dimension-là du Minotaure !

  6. christiane

    Merci, Angèle, de cette double plongée dans l’écriture et l’imaginaire de Sophia de Mello et dans ces mythes grecs que vous avez explorés également comme une initiée.
    Plus tard, beaucoup plus tard , Thésée abandonnera Ariane et Calasso écrit (toujours dans le même livre) :
    « Thésée est cruel, parce qu’il abandonne Ariane dans l’île de Naxos. Ce n’est pas la maison de sa naissance, certainement pas la maison qui pourrait offrir un accueil, et même pas un pays intermédiaire. C’est une plage battue par de bruyantes vagues, un lieu abstrait où seules bougent les algues. C’est l’île où personne n’habite, le lieu de l’obsession circulaire, d’où il n’y a pas d’issue. Tout manifeste la mort. C’est un lieu de l’âme.
    Les robes tombent une à une du corps d’Ariane abandonnée. Et c’est une scène de deuil. Aussi figée qu’une statue de Bacchante, à peine éveillée, la fille de Minos regarde au loin vers l’éternel absent, vers là où, déjà, le bateau rapide de Thésée a disparu, et où son esprit vacille sur les hautes vagues… »
    Je vois là, un autre labyrinthe et un autre Minotaure, celui qui enferme la tendre Ariane dans ce chagrin sans fin…

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