[PAGE DE TITRE]
CAP CORSE//CÔTÉ OUEST
CARNETS DE MARCHE d’une CAP-CORSAIRE
2006-2008
[PAGE D’EXERGUE]
À celle qui fut et que j’ai peut-être inventée.
« Le ravin n’est-il que la nostalgie de la montagne?
L’homme n’est pas seul à tâtonner. »
Hélène Sanguinetti, De la main gauche, exploratrice, Flammarion, 1999, p. 73.
« Che tu ci sia o non ci sia
ormai è la stessa cosa,
comunque sia io
ho la nostalgia »
Patrizia Cavalli, Le mie poesie non cambieranno il mondo, Des Femmes, édition bilingue, 2007, p. 160.
« Que tu sois là ou que tu n’y sois pas
désormais c’est la même chose,
quoi qu’il en soit moi j’ai la nostalgie. »
Patrizia Cavalli, Mes poésies ne changeront pas le monde, Des Femmes, édition bilingue, 2007, p. 161.
« Nous écrivons pour l’absent.
Dans la vastitude de ce lieu, seul l’absent est présent.
Son silence remplit entièrement l’espace. »
Issa Makhlouf, Lettre aux deux sœurs, Librairie José Corti, 2008, p. 25.
[TEXTE COURANT]
2006
18 novembre
Attente de la pluie qui uniformise le temps et les jours. Tout un nuancier de gris vogue au-dessus de l’horizon. Elle laisse vagabonder son esprit au fil des nuages et du vent. La pluie, cinq gouttes à peine, libère la terre de ses parfums. Comment dire l’odeur du sous-bois, mélange de champignons et de feuilles de chêne ? Comment traduire en mots la flamboyance chromatique de l’arbousier ? Une odeur de coquelicot la surprend au détour de la route, qui l’accompagne dans sa marche et la sauve momentanément de la déréliction. Quand tu dis : « odeur de coquelicot », qu’as-tu dit au juste ? Cette sensation que tu reconnais pourtant entre mille échappe à toute tentative de définition. Un coquelicot minuscule surgit, timide et frêle, sur le talus et dore sa corolle dans le soleil. Une forte odeur de bouse chasse soudain l’odeur à peine poivrée de la fleur. Un cercle de lumière se déplace sur la Punta di Minerviu, qui irradie le diamant de la Mugliarese.
Elle bascule soudain dans l’odeur du figuier. Où se situe le seuil d’une odeur à l’autre ? Où se fait le passage ? Par quelles failles et par quels interstices ? Peut-être dans le jacassement des geais. Le figuier maigrelet, défeuillé, jauni, est perdu au milieu des ronciers. Pourtant son parfum rugueux, tenace, envahit l’espace.
La pluie. Quelques gouttes à peine et c’est déjà un tambourinement régulier. Le brouillard d’hier, à la Bocca di Teghime. Une vision précise des Moors. Yorkshire. Même maquis ras, délimité par des murets aux pierres moussues. La brume dense et mobile qui se déplace sur l’arrondi de la montagne. Wuthering Heights. Tant de fois lu et relu. Catherine et Heathcliff, sombres amants ― passion de son adolescence. Les chèvres caracolent, accrochées aux pans des nuages indécis.
Un chien aboie qui troue le gémissement régulier de la vague. Les odeurs à présent se mêlent, indiscernables. Et le bonheur ? A-t-elle renoncé au bonheur, elle qui se croyait douée depuis l’enfance pour un bonheur durable ? Elle ne sait plus.
Soudain ils sont là, cachés parmi les chênes, camouflés dans leurs treillis de maquisards. Hirsutes, ils surgissent des taillis où ils sont embusqués depuis l’aube. Des paquets de cigarettes et des cercles de feu de bois jalonnent les talus. Elle n’y avait pas prêté attention jusqu’alors. La « Roche Tarpéienne » déploie son squelette, inquiétant et nu, au-dessus de la route. La Tour de Linaghje, mystérieuse écorchée, émerge un peu plus loin. Elle cherche des yeux, dans l’embrasure de la fenêtre à ciel ouvert, la Haute Dame en mal d’amour. Le pot de basilic qui renferme le crâne de son amant a disparu depuis longtemps. Et la tour n’offre plus que sa carcasse esseulée. Les hululements des chasseurs la tirent de son univers de rêverie. Les cloches de l’église de Cunchigliu sonnent à toute volée. Quel jour est-on ? Samedi ? Dimanche ? C’est la fin de la battue. La fin de sa promenade. Elle rapporte dans son sac une provision de petit bois. Une fleur. Son carnet. Quelques mots. Elle sait qu’elle va les lui envoyer. Elle sait qu’elle a trouvé. Que peut-être avec eux va se renouer le chemin de leur échange.
Elles parlent. Elles parlent de la jalousie. Chacune la leur. Jalousies tues, passées sous silence. Et les autres, celles qu’elles évoquent, à peine, et qui en cachent tant d’autres ! Et s’il ne restait plus, un jour, que la jalousie nue, la cruelle jalousie, la dure et mortelle jalousie ?
19 novembre
Elle va à sa rencontre. Trouver sur la route un trou d’ondes vives où la rejoindre. Elle roule. Aura-t-elle eu le temps de lui répondre ? La route est belle, mais peu ensoleillée de ce côté-ci de la montagne. Elle ne l’avait jamais remarqué jusqu’alors. L’adret, l’ubac, où est-ce ? Elle ne sait jamais. Tant de choses lui échappent, dont elle a croisé l’existence mais dont elle n’a pas trouvé les clés. Le vallon du Mulinu di Pendente plonge dans un bain de lumière. Miracle de cette beauté du matin.
Trop de chasseurs cachés dans les fourrés. Elle décide de rejoindre le coquillage de verdure de Cunchigliu. Elle commence à prendre ses aises, à s’octroyer quelques libertés, à descendre un peu plus loin. La pancarte tordue du Théâtre de verdure, au milieu d’un champ de cigales. Elle se gare sur la placette, au pied de l’église baroque, et prend l’allée des tombeaux. Paisible, majestueuse. À découvert sur son promontoire de rocailles, elle ne risque rien. Vue d’ici, la Tour d’Amour semble être fendue en deux par la moitié. Elle guette d’invisibles assaillants, depuis longtemps anéantis par la marche des jours. Quelle belle sérénité ! Tout est immobile, mis à part les nuages qui filent au-dessus de la crête. De loin en loin, pourtant, le calme dominical est interrompu par les cris de la battue. Aboiements des chiens. Coups de feu qui se répercutent d’un versant à l’autre. Son œil s’arrête un instant sur la volute torsadée qui orne l’entrée d’un tombeau. Élégante, raffinée, la volute tourne et oblique avec son propre déplacement. Elle ferait bien de regarder où elle pose les pieds. Ne pas oublier qu’elle marche sur un sentier de chèvres. Elle sautille, en route vers son rendez-vous solitaire, secret et silencieux. Son cœur bat comme au temps du premier rendez-vous. Le roulement régulier de la vague, la caresse douce du soleil sur son visage. Elle laisse le bien-être se diluer dans ses veines de lézard avide de chaleur. Elle goutte la plénitude de ce moment qui lui appartient. Qu’elle lui offre. Odeurs têtues de menthe poivrée, de thym et de myrte.
La voix maternelle s’estompe, abandonnée à sa litanie du matin. Elle laisse derrière elle la question obsédante des attaches des volets. Elle tire la porte sur le discours monolithique de la vieille dame. Les coups de feu accompagnés d’aboiements effrénés se répercutent en écho d’un versant de la conque à l’autre. Elle pense à ce fameux trou qui la tire de son sommeil et la fait s’asseoir hébétée au milieu de son lit. Cette sensation de béance sans visage, sans représentation aucune. Cette angoisse qui l’envahit à l’étouffer et la maintient suspendue au bord de l’abîme. La question du trou et de son double, la question récurrente du cri. Elle dit qu’elle est clouée, qu’elle ne parvient pas à mettre en mots cette sensation vide de contours. Le scintillement des 4/4 sur la route, au-dessus d’elle. Le téton du Cucaru dresse sa pointe argentée dans les contours d’un nuage bleu. La température a bien fraîchi. Elle laisse les images venir à elle, la traverser sans ordre ni prétention. Elle pense à toutes ces morts qui jalonnent sa vie, certaines minuscules, lointaines, affadies, d’autres plus vives au contraire. Encore une mosaïque de taches sombres ou plus claires à explorer. Des visages surgissent puis s’effacent dans un même instantané. Un archipel de visages trace des pointillés dans sa mémoire. Qu’y a-t-il de commun entre le hameau de la marine, tapi dans la tiédeur du jour, provisoirement clos sur les souvenirs de l’été, le clocher qui égrène les heures, inlassablement, et d’autres lieux qu’elle a jusqu’alors habités, investis et aimés ? Qu’y a-t-il de commun entre les rues modestes du quartier lillois où habite toujours, sans doute, celle qui fut un temps son amie. La vie affairée dans la grande ville du Nord déjà parée pour les festivités de fin d’année. Elle déroule le ruban de ses souvenirs, ses déambulations le long des vitrines, ses rencontres, ses étonnements. Les « icônes » de l’enfance, de Claude Louis-Combet, découvertes à travers leurs lectures communes, leurs longues discussions sur les textes de la cruauté. Et sur la poésie d’aujourd’hui. Sujets de litiges, souvent. Elle réveille en marchant une couleuvre enroulée sur ses anneaux. L’élégante fuit furtivement dans un buisson de ciste, derrière elle. Le tombeau le plus ancien découpe sa forme parfaite dans un pan de ciel bleu.
Une odeur forte de cyprès enveloppe l’allée entière, relayée sur sa gauche par celle des pins parasols. L’odeur rousse de la résine. Elle respire ces odeurs qui sont aussi celles de son enfance. Mais plus aucune image ne remonte de ce temps lointain. Peut-être les a-t-elle définitivement épuisées, à force de s’en repaître. Elle se promet d’y réfléchir, un jour ou l’autre. Elle cueille un bouquet du maquis. Peut-être parviendront-elles à se parler ?
20 novembre
Vent frais ce matin. De fortes rafales ont balayé la pluie de la nuit. Elle marche vite, s’arrête pour extirper de son sac carnet et crayon. Elle note le vent dans les feuilles. Elle reçoit des gifles d’air par saccades. Elle pense au vent dans les voiles. Ici, plein visage. Le vent enveloppe l’espace. Elle note le mugissement sourd de la mer, celui plus proche du vent dans les feuillages. Moins dense. Des flots d’air froid montent à l’assaut des pentes, puis dévalent en sens inverse, par masses imprévisibles, irrégulières. La mer, lisse hier soir, est hérissée de crêtes blanches. Le miroir paisible de la Loire, là-bas, dans d’autres paysages. Les peupliers blonds, immobiles face au temps qui passe. Un vautour plane qui imite le vent. Le petit coquelicot est toujours là. Frémissant. Pétales retroussées en arrière, sous les harcèlements de l’air. Des tranches de rocaille dénudées opposent leur rigidité immobile aux grands mouvements qui circulent par brassées. Les talus labourés par la battue d’hier. Le sang des sangliers. Les sangliers, marqués jusque dans la chair de leur nom par le goût du massacre. Une famille de cochons croisés traverse la route, tranquillement. Elle suit la frange de lumière qui se déroule en contrebas.
Bardadrac. Elle lit le Bardadrac de Gérard Genette. Bardadrac. Ça roule rond à son oreille. Un croisé entre le Bardamu de Céline et le Patatras de la B.D. de son enfance. Patatras, l’acolyte de Poum. Lequel précède l’autre dans la chute ? Lequel porte en lui l’annonce des désastres ?
La solitude de sa mère. Elle résiste à la nécessaire interrogation : de quoi est faite cette solitude ? Elle ne cherche pas à le savoir. Elle dit. Elle prétend ne pas être concernée. Elle voudrait s’en convaincre.
Les hameaux du versant opposé surgissent dans des masses de lumière. Odeur de bois brûlé. Les rifiuti de la battue d’hier, accrochés aux abords des talus. Elle rebrousse chemin. Elle monte jusqu’à l’enclos à chèvres, plante son nez dans un massif d’euphorbes. Une odeur particulière emplit ses narines. Mais laquelle ? Impossible de le dire. L’enclos est vide. La route, déserte. Une forte odeur d’urine la guide, mélangée aux feuilles de chêne et à la boue. Des crottes rondes et régulières, pareilles à des noyaux d’olives, jalonnent la bourbe du chemin. Elle pénètre dans l’enclos couvert. Il fait noir et il fait chaud. Les chevreaux sont là, serrés les uns contre les autres. Une bonne quinzaine. Toute une classe d’âge. Ils se massent contre le mur du fond. Puis, se ravisant, grimpent d’un seul tenant à l’assaut de la barrière de bois. Ils se hissent, chacun empiète sur le dos de son jumeau. Ils s’agrippent à sa manche, la broutent, dégringolent, piétinent. Trois minuscules têtes la lèchent, tètent la toile de sa vareuse de marin. Blanc et noir, blanc et beige. Noir tacheté de brun. Ils s’agglutinent tous ensemble puis d’un mouvement inverse et dans un même élan grimpent jusqu’à elle. Certains sautent en hauteur. Ils sont craintifs et curieux. Ils bondissent sur les dés de leurs sabots. Elle caresse leurs fronts. Elle sent les petites cornes de lait qui percent sous le dru de la toison. Ils la reniflent, éternuent, se grattent, se bousculent. Ils sont agités de toute une petite frénésie mystérieuse. Insaisissable. Une vie fébrile de chevreaux dérangés de l’ennui de leur incarcération. Ils la tirent par la manche. Elle sourit. Ils grignotent hardiment la toile. Coups de museaux plus forts et plus tenaces. Quelle obstination ! Le bout humide de leur nez, pareil au sien planté dans l’euphorbe. Leurs yeux larmoyants. La tendresse l’étreint. Elle quitte l’enclos. Elle reviendra demain.
Variations sur le même. Couleurs, odeurs, formes. Variations, oui, mais introduire chaque jour quelque chose de nouveau. L’enclos à chevreaux : un espace temps alvéolaire de sa marche d’aujourd’hui.
Elle accélère le pas en direction de la Tour d’Amour. L’écrin sombre de la marine assiégé par les vagues. Leur roulement régulier. Le vrombissement croissant décroissant d’un avion absorbé par les nuages. La Tour d’Amour est là, en partie masquée par d’énormes châtaigniers. La Dame a déserté sa haute fenêtre. Le chevalier inexistant est mort dans d’inextricables combats. Les nuages aujourd’hui courent en sens inverse. Il lui faut rebrousser chemin, tourner le dos au soleil. Elle remet les pas dans ses pas. À rebours. L’agitation sauvage des geais, toujours à la même hauteur. Elle accélère le rythme de sa marche. Elle rapporte avec elle un nid de mousse, un rameau d’arbouses, un plein sac de rondins de bois abandonnés le long de la route.
Elle pense aux bois flottés qui l’attendent, peut-être, à l’autre bout du ciel.
21 novembre
Beauté des feuilles mortes, ce matin. Platanes, châtaigniers, figuiers. Détail étonnant : toutes étaient à l’envers. À cause du grand vent d’hier, sans doute.
Elle marche jusqu’à la Tour de Linaghje ― la Tour d’Amour ― et se faufile dans le maquis pour grimper un peu plus haut. Elle découvre, en contrebas de la tour, un véritable hameau avec ses dépendances, ses casemates, son four à pain, ses foyers, et partout des fenêtres à meneaux. Il devait régner ici, aux temps reculés de l’occupation génoise, une animation intense. Elle imagine une tour de guet fourmillante de gens d’armes. Plus tard, bien des années après l’incendie du hameau par Andrea Doria, les villageois se sont servi de la tour et de ses dépendances pour remiser le lin. D’où son nom de Linaghje. Difficile pourtant d’imaginer, dans ces piani étroits et sauvages, des terres cultivées de lin. Ses aïeuls, qui y possédaient quelques terrains, venaient y travailler. Elle fait son plein de petit bois, charge son fardeau sur ses épaules, hâtant le pas vers la maison pour s’en délester au plus vite.
Ce matin, tout comme hier, au même endroit, un épervier plane au-dessus de sa tête, dans le tourbillon du vent. D’un seul coup, il s’est mis à fondre sur une proie invisible, ailes repliées en arrière !
21 novembre, suite,
Météo, météo,
le petit coquelicot n’est plus.
Nulle autre fleur ne l’a remplacé. Les pétales
gelés du petit « coqueli » de novembre sont tombés. Roulés, broyés par la tempête. Un vent glacial transit l’espace. La mer semble avoir pris du volume et s’être rapprochée. Elle gagne sur la montagne. Bleu vert foncé.
Rien n’y fait. Chacun à tour de rôl
Elle pense au coquelicot de Zanzotto. Que sait-elle du Papavero ? Elle lui plante le coquelicot de Zanzotto dans le cœur. Météo, météo.
21 novembre (autre version)
Aujourd’hui, rien. Rien qui aille. Rien qui va. Rien lu ni rien fait. Pensé à rien, sinon à attendre la fin du jour. Lumière nocturne toute la journée. Et ce rêve de limaces géantes qui lui donnent la chasse. Tout en repensant à cette course d’angoisse, elle cherche des yeux le petit sac à plumes. L’étrange gri-gri qui la nargue, accroché à ses rubans de crasse. Elle note la marche inversée des arbres. Pareils à l’armée de Duncinan, ils viennent à sa rencontre, au rythme de ses pas.
Un noir intense descend sur la mer. Les eaux brouillées du ciel rejoignent la ligne de crête des vagues, s’y plongent. Le triangle de lumière a encore rétréci. Ciel et mer, immergés l’un dans l’autre, broient du noir.
Le petit coquelicot de novembre n’est plus. Il est mort ce matin, broyé par les vents d’hiver. Ses pétales gisent, recroquevillés dans les trous de rocaille. Nulle autre fleur tardive ne l’a remplacé. Météo, météo, météo. Le coquelicot de Zanzotto bat de l’aile dans sa tête. Elle rumine son refrain. Lallation de douleur. Un stylet planté dans le cœur. Rouge sang. Météo, météo, météo.
Elle cherche des yeux le petit sac à plumes cra-cra. Le voilà, toujours accroché à sa branche, rubans et ficelles luisants de goudron.
Un vautour plane au-dessus de la route, grisé par le vent. Elle marche vite, les dents serrées sur ses mauvaises pensées.
Ton regard posé sur les feuillages tavelés par le froid. Frilosité. Tremblements minuscules, à peine perceptibles. L’odeur âcre des cendres mouillées. Les sonnailles des chèvres concentrées dans un coin du maquis, cachées dans un réseau d’épineux. Invisibles. Et l’enclos à chevreaux, toujours fermé.
Linaghje. La Tour d’Amour, dressée sur ses contreforts enchevêtrés de ronces. Les nuages filent, impassibles au-dessus des casemates abandonnées, cheminées et lucarnes, amoncellements de lauzes masqués par les broussailles. Elle rejoint la route par la pâture à chevaux, passe devant la roulotte patinée de noir, trébuche sur les bogues fendues des châtaignes. Tu te sens en territoire interdit. Tu as l’air coupable de celui qui viole un espace qui ne lui appartient plus.
Au-delà de Linaghje, un chemin de terre grimpe raide vers l’inconnu de la montagne. Le vent apporte à tes narines une odeur de cochon et de lisier. Une odeur reconnaissable entre mille. Odeur chaude d’enfance. Un premier enclos, un second. Tout un bric-à-brac invraisemblable de planches, de claies, de bidons, de ferrailles et de montures de lit. La porte de ta salle de bain est là, elle aussi, au milieu des encastrements de chaises en plastique. Le Club des cinq resurgit des lointains de ton enfance. Des voix arrivent jusqu’à toi. Tu te retournes, tu cherches, prête déjà à trouver refuge derrière un amas de branchages. Des cyclistes sur la route. De là où tu es, tu découvres d’autres toits de tôle, d’autres baraquements construits à la va-vite. Tu comprends les raisons du déboisage systématique du maquis. Tu grimpes encore, jusqu’au gargouillis de cette fontaine de fortune. Un tuyau de caoutchouc déverse son jet dans un cul de tonneau.
À continuer ainsi, tu vas arriver aux bergeries, tout là-haut du côté de Pedricaghjola. Un nouveau frisson de vent, plus vif, t’incite à rebrousser chemin. Tu quittes le sentier bourbeux. Tu te sens vue, épiée. Tu accélères le pas. L’armée des arbres roule à ta rencontre. Le jet d’eau vive. Envie très forte d’uriner. Tu repenses aux culottes en coton tricotées par sa mère, « Canada Dry », cette autre mère dont ils s’apprêtent à fêter les quatre-vingts ans. Tabula rasa de ses souvenirs.
23 novembre
Le figuier se déplume à vue d’œil, ses feuilles d’or s’accumulent dans le jardin. Elle ne l’avait jamais vu ainsi, aussi nu et dépecé.
Elle s’interroge sur le « faire ». Elle reprend appui sur la réflexion de ce matin. La marche suscite en elle des questions imprévues. Peut-être étaient-elles là, enfouies en elle, comme des gisants, dans l’attente du réveil. Elle ne sait pas.
Le faire précède-t-il l’être ? Faut-il attendre d’avoir accumulé tant de « faire » pour accéder enfin à l’être ? Saura-t-elle jamais quel être la constitue vraiment ? Y en a-t-il un seul, ou une multiplicité, une myriade de molécules différenciées qui finissent par former un gros noyau. La multiplicité précède-t-elle l’unité ? Ou bien est-ce l’inverse ?
Le braiement douloureux de l’âne la tire de sa réflexion. Saccadé, bref, secoué de sanglots, il retombe du néant d’où il s’est extirpé un instant. Un autre braiement lui répond, qui déchire l’air, plus douloureux encore. Cette étrange déchirure qui précède le braiement de l’âne. Elle se souvient d’une discussion sur le langage des animaux, la vision égocentrique de l’homme qui ramène tout à sa propre subjectivité. Le moyen de faire autrement ? Limite de l’homme qui ne parvient pas à décentrer son point de vue.
Un frétillement d’ailes dans la tonsure du figuier. Et pourtant, les oiseaux demeurent invisibles.
Elle voudrait reprendre le fil interrompu de sa réflexion. Elle n’y parvient pas. Tant de choses qui attendent le rappel impérieux du « faire ». Tout en accomplissant, sans trop y réfléchir, les gestes nécessaires, elle se demande si le « faire », sa tyrannie, n’est pas une façon de se libérer de soi. L’esprit vide, occupé à ses rituels ordinaires, n’a pas besoin de réfléchir. Elle a tant de choses à faire qu’elle ne fait rien de ce qui lui est essentiel. S’asseoir à son bureau et écrire. Noter ce qui la traverse, sans intervention intempestive de sa part. Est-ce possible ? Elle n’y croit pas vraiment. Elle écrit telle chose, et non telle autre parce qu’elle a choisi d’emprunter telle voie plutôt que telle autre. Sa pensée est orientée par mille choses qui l’entourent, mille lectures dont les mots la traversent à un moment donné de sa journée. Leur échange de ce matin sur Antonin Artaud, par exemple. La folie Artaud. Le « con » de la mère. Insoutenable d’en parler. Pour elles comme pour Artaud. Qui y parvient pourtant au plein de sa folie. Insoutenable d’avoir à être confrontée à son existence tangible. Qu’y a-t-il derrière cette résistance, ce presque dégoût, cet effroi ? La peur d’être castrée à nouveau. De perdre tout ce qui a été gagné. Où se trouve la frontière entre le « con » abhorré de la mère et celui de l’autre, le sexe aimé, désiré, attendu, espéré ? Comment s’effectue le passage de l’un à l’autre ? À peine imaginé, ébauché, caressé, le sexe de l’autre efface le souvenir du sexe abhorré de la mère. Sexe qui l’a fait naître. Qu’elle ne connaît pourtant qu’indirectement et se refuse à vouloir connaître davantage. Le sexe de l’autre la réconcilie avec elle-même. Indispensable à son être ― il l’aide à oublier la mère ―, il lui est consubstantiel.
Un marcassin opiniâtre traverse la route, indifférent à ses élucubrations et jusqu’à sa présence. Il fouille la terre déjà labourée par le passage de sa harde. Il disparaît soudain dans le maquis avec une incroyable agilité. Sans faire de bruit.
Elle passe devant la « pierre à palabres ». Tant de mots échangés dont il ne reste rien. L’épisode des « Paroles gelées » lui revient en mémoire. Elle rit du génie de Rabelais qui fait fondre sur le tillac, sous les yeux ébahis de Panurge, tous les mots lancés par les hommes au cœur de la bataille. Mots coincés en suspension dans l’air, dans leur gangue de glace. Elle voudrait voir tomber du ciel tous ces mots, ces milliers de mots échangés ici de génération en génération, sur cette pierre entourée d’arbres. Mots de colère et mots secrets, mots de promesses et mots d’amour. Sans parler de tous les souhaits adressés en silence à chaque passage d’étoile filante. Mais rien de tel ne se produit. Tout ce qui s’est dit a été absorbé par la nature sourde. Indifférente par nature à son souci.
Le passage bruyant des geais l’arrache à sa rêverie. Il doit y avoir une famille qui niche dans les parages. Elle accélère le pas. Des crottes de chèvres fraîches signalent la présence du troupeau. Une vache solitaire fait son apparition. Elle la regarde passer sans prendre le temps d’arrêter sa mastication d’herbes sèches.
L’odeur fortement ammoniaquée du bercail la saisit. La lourde porte est fermée. Le bleu délavé de la mer à travers le gris vert délavé des feuillages. A-t-elle dépassé la croix ? Elle est bien incapable de le dire. Et ces touffes d’herbes fines, chaque jour un peu plus hautes, quelles promesses de fleurs pour le printemps ? La marche efface ses mauvaises pensées. Davantage que noter ce qu’elle fait tout au long de la journée, elle préfère noter ses « traversées » de pensées. La croix est là, nimbée de lumière. C’est de là qu’elle découvre l’autre versant, celui des hameaux de Conchigliu, baignés de soleil. Elle n’avait pas remarqué ce buisson de baies rouges autour de la croix. Buisson ardent. Aujourd’hui, l’écrin de la marine est rendu à sa belle couleur d’émeraude. Odeur dominante de fougères.
Elle reprend la route en sens inverse. Toujours le bleu gris de la mer. La beauté hercynienne de la Balagne. Des langues de nuages sculptent des reliefs nouveaux sur les reliefs de toujours.
Elle s’installe sur la terrasse, face au soleil. Le figuier égraine pour elle ses feuilles d’or.
24 novembre
Elle marche vite. Se défaire de sa violence. Elle en appelle à La Déraison du Louvre. Les ânes lui quémandent au passage un peu d’attention, un peu d’affection. Elle pense aux animaux et à leur nom. Le sang du sanglier ; les « loches » de Louis XI. Les limaces. Elle n’a pas la moindre idée. Aucune piste étymologique ; ne pas oublier de chercher.
Elle note le bel agencement des murs. Leur arrondi régulier, dans une courbe puis dans la courbe inverse. La Déraison du Louvre. Visite nocturne et solitaire de Laetitia Casta. Visite onirique. Du côté du sublime. Les caissons du Louvre, filmés par la caméra poétique d’Ange Leccia. Les plafonds du Louvre peints par Poussin. Ou ceux de la basilique Giulia à Rome. Le visage seicentesco de Laetitia. Ange Leccia brise l’icône du top model. Il la rend à son essence première. Beauté qui s’inscrit dans la continuité parfaite des beautés italiennes du Rinascimento. Elle l’avait toujours pensé en silence. Personne ne l’avait exprimé jusqu’ici. La Renaissance italienne comme expression parfaite de la beauté. Mêmes ovales, mêmes lignes pures, mêmes regards tournés vers l’intérieur, même mélancolie dans le sourire à peine esquissé. Fusion parfaite. Dialogue intense. Rendre les œuvres du passé à la vie. Même éphémère. Qui ranime l’autre. Le regard de l’actrice effleure les regards croisés dans les galeries. Certains l’arrêtent qui l’interrogent, la scrutent, la percent. L’hypnotisent. Où est la limite entre rêve et réalité ?
Un arbousier planté à vif entre des excavations de roches. Où trouve-t-il de quoi prendre racine ? L’enclos à chevreaux est encore fermé. À leur enfermement s’ajoute la nuit dans laquelle ils sont maintenus. Elle se demande si le propriétaire n’a pas perçu sa visite d’intruse.
Les journées passent trop vite. Elle n’a le temps de rien. Encore moins d’être. Brouiller les pistes pour retrouver son centre, le cœur d’elle-même, est-ce possible ?
Son regard d’eau limpide. La masse mouvante émouvante de sa chevelure flottant autour du visage de Laetitia. Des bulles montent de l’aquarium, qui brouillent ses traits, les déforment provisoirement. L’éphémère de la vie, prise entre liquide amniotique et mort. Où se situe la frontière entre les deux extrêmes ? Le clignement des yeux, régulier, à peine perceptible. Les oreilles, finement ourlées, comme au moment de la naissance. Ophélienne Laetitia. Et cette masse de cheveux qui flotte dans le vide. Le miracle de la beauté contenu dans la perfection de cet ourlet. Ce silence d’aquarium. Angoissant, entend-elle dire. Non, pas pour elle. Le silence de la mort ne l’angoisse pas. Pas elle.
Le vide est dans le trop-plein du faire. Au-delà gît l’être, inaccessible, indésiré.
Le menu piaillement des oiseaux. Elle ne sait pas les reconnaître. Elle reconnaît le vrombissement lointain du vol Bastia-Paris. Les grincements persistants de la pelleteuse. Le feulement de la mer est noyé. L’écrin rose émeraude de la marine. Elle marche jusqu’au croissant de lune du soleil.
Absence. Son portable ne répond pas à l’appel des ondes vives. Le soleil cligne dans les arbres. Son œil ébloui. Linaghje. La Tour d’Amour est déserte. Davantage encore que les autres jours. Le M majuscule, c’est moi. Le Moi de notre dialogue. Il y a des « p’tits » ponts épatants. C’est ce qu’elle fredonne en marchant.
26 novembre
26 novembre 1812, passage de la Bérézina par les armées napoléoniennes. Tolstoï, Guerre et Paix. Moscou en feu. La déroute de l’empereur. Les blocs de glace emportent la Grande Armée. L’incompréhensible débâcle. Elle se penche vers le jardin des Hespérides. L’exceptionnelle douceur de l’air la surprend. Elle descend les marches du jardin de la Stalla di Pinella et fait provision de fruits. C’est la première fois qu’elle cueille des oranges. De belles oranges, rondes et parfumées, pas tout à fait assez mûres. Elle comprend pour la première fois l’expression « oranges de Noël ». Elle pense à son père. Il évoquait pour elle les oranges de son enfance modeste de petit corse, des oranges enrubannées dans du papier de soie. Il évoquait aussi le jouet en bois qu’il recevait parfois en cadeau. Elle poursuit dans le jardin minuscule les images de son rêve. Elle avance dans l’allée d’un très beau jardin et ramasse les fruits et légumes qui s’y trouvent. Les artichauts violets de Vescovato ; les châtaignes de Felce ; les mandarines de Borgo ; les aubergines de Pietranera ; les rattes de Luri ; les câpres de Minerviu…Chemin faisant, elle la croise qui vient à sa rencontre. Elle n’est pas seule. Elle est accompagnée d’un homme. Qui peut-il être ? Elle ne le connaît pas, elle lui en parle souvent, mais elle ne l’a jamais vu. Elle s’enregistre, elle enregistre ses poèmes, elle reconnaît sa voix ; elle est concentrée sur elle-même, absorbée en elle. Elle ne la voit pas qui passe à deux pas d’elle. Simultanéité de leur présence. Intraduisible. Peut-être parce qu’elles ne se voient pas. Un écran de réel les sépare, qui les rend transparentes l’une à l’autre.
Elle s’installe sur la terrasse, petit déjeuner au soleil. Le jus d’orange est succulent. Elle savoure ce plaisir-là en regardant la mer.
Elle se hâte sur la route. Elle a hâte de marcher. Odeurs de chêne mouillé, mélange subtil de terre, d’eau, de feuilles. Tout en marchant, elle pense à ses mots, à ses doutes. Elle s’interroge. Elle pense aussi à ses fugues. C’est ce qu’elle dit. Qui fuit-elle ? Est-ce elle-même ? Quelle vérité, qu’elle refuse de voir, lui impose le silence ?
Les geais sont remontés un peu plus haut ce matin. Elle revoit la passante. Elles se sont saluées au passage sur la route. Elle s’est arrêtée, lui a tendu la main. Elle aurait voulu l’embrasser, puis s’est reprise. Elle s’en étonne. Elle n’ose pas, dit-elle. Puis ajoute : « Et en plus, je me sens mal saine ». Elle ne comprend pas ce qu’elle veut dire. Elle lui dit qu’il ne faut pas. Elle lit le désarroi dans son regard, comme une résignation définitive.
Elle est dans le soleil presque chaud ce matin. La mer pourtant se fripe par endroits. De petites vagues latérales filent vers le large. Elle a oublié la scène primitive. Cette scène qu’elle lui a racontée l’autre jour et qui est peut-être à l’origine de ses angoisses. Celle des amours de ses parents. Scène tabou, frappée d’interdit. De part et d’autre. L’impossibilité pour les enfants d’imaginer les copulations parentales. Le rejet, le dégoût. Chaque génération depuis les origines du monde en fait l’expérience à son tour, à son tour se pose les mêmes questions
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