TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Vivian Lofiego | Un temps que les femmes filent

Publié le :

02 février 2008

/

Catégorie(s) :

« Poésie d’un jour »




Strudwick__a_golden_threadLes Trois Moires [A Golden Thread]
par John Melhuish Strudwick (1849-1937),
un peintre pré-raphaélite tardif, disciple
de Burne-Jones.
Huile sur toile,
72,4 x 42,5 cm
1885
Tate Gallery, Londres





UN TIEMPO QUE HILAN LAS MUJERES


Un tiempo que hilan las mujeres
antiguo como la sal, la piedra, la serpiente
Tiempo que abre la puerta al teatro oscuro
con su complejo diagrama de muertos y de vivos

Convergiendo los hilos del futuro, del pasado
preparando ansiosas en la noche
la trama del mundo, la vida urdida
calculando el punto
ascendiendo y descendiendo

La experiencia y el sentido
olvidando los tapices
polvo de las cunas vacías

Extraña verticalidad
hilvan en este tejido de palabras
enumeraciones minuciosas
suerte de confecciones hacia dentro

Cuando el tiempo se detiene
cuando la aguja detiene su ritmo
y cada sombra toma posesión del cuarto

Concentración religiosa de la pequeña araña que crea un nudo invisible en su lienzo
hecho de un río de venitas transparentes

Balanceándose como trapecista

Final del principio
Principio del final

Las causas coincidiendo
por errantes laberintos.

Vivian Lofiego, Naturaleza inmóvil, Alción Editora, Córdoba, Argentine, 2003.




UN TEMPS QUE LES FEMMES FILENT



Un temps que les femmes filent
ancien comme le sel la pierre le serpent
Un temps qui ouvre la porte au théâtre obscur
avec son diagramme complexe de morts et de vivants

En croisant les fils de l’avenir et du passé
Elles préparent anxieuses dans la nuit
la trame du monde, la vie ourdie
et calculant le point
montant et descendant

L’expérience et le sens
oubliant les tapisseries
poussière des berceaux vides

Étrange verticalité
bâtie dans ce tissu de mots
énumérations minutieuses
possible confection vers l’intérieur

Lorsque le temps s’arrête

Lorsque l’aiguille retient son rythme
et que chaque ombre prend possession de la chambre

La concentration religieuse de l’araignée
crée un nœud invisible dans sa toile
faite d’un fleuve de veinules transparentes

Elle se balance comme un trapéziste

Fin de l’origine
Origine de la fin

Les causes qui coïncident
Dans les labyrinthes errants.


Vivian Lofiego, Nature immobile, Première partie, in Pierre d’infini, L’Atelier des Brisants, Collection Les Sèvres de la foudre, 2005, pp. 19-20. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Claude Couffon. Préface de Bernard Noël. Postface de Jean-Pierre Luminet.





VIVIAN LOFIEGO

Vivian Lofiego
Image, G.AdC


Voir aussi :

– (sur Terres de femmes)
Vivian Lofiego/Elle portait une blessure au front ;
– (sur Terres de femmes) Vivian Lofiego/
De l’autre côté du rituel (poème extrait d’Obsidiennes de la nuit + bio-bibliographie) ;
– (sur Terres de femmes)
Vivian Lofiego/Les arbres multiplient leurs branches… ;
– (sur Terres de femmes) le
portrait de Vivian Lofiego dans la galerie Visages de femmes ;
– (sur le site du Printemps des poètes) une fiche bio-bibliographique sur Vivian Lofiego dans la Poéthèque (+ un poème inédit : L’Heure Bleue », 2007) ;
– (sur le site de
RFI) une interview de Vivian Lofiego (en espagnol) lors de la sortie de son ouvrage Pierre d’infini ;
– une courte anthologie sur le site
Poésie d’hier et d’aujourd’hui.



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6 réponses à “Vivian Lofiego | Un temps que les femmes filent”

  1. C’est tout simplement superbe. Je ne connaissais pas cette poète.
    J’avais écris en son temps un poème sur une fileuse qui filait ses propres cheveux… c’était un peu noir.
    Ici, on sent un ancrage dans ce qui nous fonde depuis la nuit des temps.
    C’est très beau.

  2. Emilie Delivré

    Encore une Pénélope! Il est très beau ce poème qui mêle l’immobilité de la fileuse au doux balancement de l’araignée, et la verticalité du fil à l’horizontalité du temps.
    La traduction de la première phrase m’étonne, pas vous?
    Émilie

  3. Les morts/les vivants, l’avenir/le passé, le temps s’arrête. J’ai davantage pensé aux Trois Parques (Moires) – métaphore de la vie et de la mort – qu’à Pénélope. D’où l’illustration qui a été choisie.

    Non, Emilie, rien ne m’étonne dans la traduction du premier vers. Il est vrai que je fais a priori plutôt confiance à Claude Couffon, qui est le premier à avoir introduit Garcia Lorca en France, et aussi à l’auteure, Vivian Lofiego, qui vit depuis dix-huit ans à Paris où elle a été notamment traductrice pour le département Dictionnaires des éditions Larousse.
    Amicizia,
    Angèle

  4. agnès

    Quel magnifique poème !

    Je ne connaissais pas, moi non plus, cette poète. Aurais-je le temps, un jour, de lire tout ce que j’ignore encore ?

    Evidemment, Angèle, que ce sont les 3 Parques ! Tu as raison…

    Il me revient en mémoire La Jeune Parque de Valéry qui a bercé mon adolescence. Moments inoubliables de lecture et relecture fiévreuse…

  5. Emilie

    En fait, je pensais plutôt que le premier vers équivaudrait, en français, à « Du temps où les femmes filaient », mais mon espagnol est approximatif. En fait, j’aime bien l’idée qu’une traduction puisse doubler le sens du vers original, le décupler, en quelque sorte (avec l’assentiment de l’auteur, bien sûr) ! Il est vrai que, a priori, on a l’impression qu’une traduction, nécessairement, appauvrit un poème.
    Pour l’illustration, les deux Parques de gauche me rappellent certaines gravures de Goya…

  6. Emilie Delivré

    Pénelope est une Moire

    elle file en secret la toile de l’aimé

    destin que je t’assigne et qui m’est assigné

    chaque fois répété à l’aube aux doigts de roses

    c’est vie multipliée que je tisse en secret

    c’est ta vie et puis l’autre, et celle de demain

    et entre les filets ces choses de la vie

    qui restent et aussi vont et puis parfois reviennent

    elle file en secret pour que l’amant revienne

    avec ses trente vies toujours recommencées

    qu’elle est longue
    qu’elle est longue

    cette corde à son coup

    qu’elle file contre elle, qu’elle file pour Vous

    qui n’en finissez pas de revenir

    qu’il est long ce devenir d’Ulysse

    qui ne cesse de venir à nous, et puis naufrage

    ou se perd,
    ou trompe la mer,
    ou poursuit la Divine,
    mensonge le destin,
    déraisonne ses dieux

    Pénélope est une Moire

    qui tisse le retour

    et détisse le soir

    et rallonge le fil à l’envi du voyage

    afin qu’il ne se rompe

    comme une lumière

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